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Carlo Crivelli: St Pierre apôtre, Musée Jacquemart André..........Masque KeyLo Chine, Expo Musée Guimet 2008

L'humeur du jour

Mis à jour le 10/08/2015 Suite des humeurs

Jeter un oeil sur les humeurs 2008

Les autres humeurs de 2009 : 8 novembre : On boucle 2009 sur du Darwin décidément mal compris ! 14 septembre : le choix des élites politiques: les décideurs

2 Août : géographie et identités. Le monde vu du 14° parisien ..........24 juin : Automatismes et automates …......... 6 juin : Un ticket pour le bonheur

10 avril : actes et paroles : l'impossible pixélisation de l'humain........ 22 février : Des identités, des imaginaires et des êtres..........................3 février : Cartes et permis ..

14 janvier : Bonne année Darwin ! Et l'interculturalité, b... !



11 novembre : bien ténues sont les limites entre la gloire et l'infamie !

Ce titre, qui semble issu d'un conte érudit asiatique, m'est venu à l'esprit en suivant les signes de la ville ce jour de fin de la pompeuse commémoration d'une chute de mur.

Un beau point d'interrogation en vert au coin de rues plutôt bien fréquentées, est interpellant. Surtout qu'il est répété de part et d'autre du coin. Encore un tag qui va faire l'objet d'un effacement rapide par la Mairie ! D'ailleurs, pour persister malgré l'effacement permanent qu'on évoquait le 2 août, les témoignages identitaires MDL 75014 sont maintenant taggués directement sur les rideaux de la crèche, plus difficilement nettoyables que les murs prévus à cet effet.

On aperçoit une masse au fond, approchons un peu.

Le tagueur sur cette face semble déprimé, poursuivant ses points d'interrogation en les faisant encadrer le mot « lost ». Des tags s'agitent un peu plus loin, gris, rouge, peu de forme lisible.

Une odeur de peinture se fait sentir. En s'approchant, la vieille boutique est bien tagguée, comme on peut le voir dans des centaines de quartier, même s'il semble un peu surprenant qu'ils n'aient pas été nettoyés dans ce beau quartier ! K2T, AHRRI WIB, DFP, NWS, etc, beaucoup de monde s'est acharné sur cette devanture. A priori qui ne prend pas le RER A, car ils ne sont pas repérés par Alain Vulbeau dans son dernier listing (Légendes des tags, Ed Sens et Tonka 2009).

Mais on sent une progression artistique avec l'arrivée de ce visage barbu, qu'on dirait inspiré par Buffet et Rouault, « I want NY DJ ? » DIA a apposé sa marque par dessus.

Bon ! Là on a compris qu'on entrait à la frontière du graff. Transformer la signature tag en art graff, est semble-t-il l'objectif. Il est vrai que ce visage n'est pas désagréable, posé entre la devanture et ce qu'on devine un univers plus propret à droite. Il occupe un mur de séparation qui comble l'espace entre les deux bâtiments, espace à l'évidence récusé par les architectes qui en ont bouché l'accès visuel avec ce muret.

Avançons donc sur ces traces.

Oui, il s'agit bien d'un espace intermédiaire, d'un interstice que ce visage occupe. A coté, à droite, il y a un je ne sais quoi d'étrange. Les tags du haut sont très en désordre, on n'y sent pas cette volonté de recouvrir les uns et les autres, bien perceptible sur la devanture, et même sur le visage. La palissade du bas sur laquelle un graff apparaît, quant à elle, est un peu artificielle. Reste ce visage de l'interstice qui, vu sous cet angle semble implorer pardon. Pardon pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il introduit, pour ce qui va suivre.

Nous voilà dans ce haut lieu de l'art branché contemporain : la Fondation Cartier, qui, tout en tirant ses ressources du grand luxe, procède à une installation de graff.

La palissade est un lieu de création in vivo avec le graffeur en action (sans masque au passage alors que ceux, clandestins, croisés cet hiver à Athènes, au moins se protégeaient des effluves d'hydrocarbures émises par leurs bombes) dessinant d'insensées provocations : Mickey, portant un tee-shirt mortel, fait un doigt d'honneur ! Quel culot ! Mais c'est sur une palissade, ce sera démonté, et sans doute revendu.

Là-haut, sur le verre, les tags ont disparu ou bien sont devenus des inscriptions ésotériques.

Au passage, il faut reconnaître que ce Mitterrand Mickey pleurant toutes les larmes de son corps est pas mal vu.

La surprise vient de la suite, la queue, l'immense queue de personnes qui vont payer pour visiter l'exposition de graffs et de tags au sein de l'institution la plus huppée, la plus luxueuse qui puisse être imaginée. Ces mêmes individus se réunissent probablement en comité de quartier pour exiger de la Mairie qu'elle nettoie les murs, qu'elle garde propre l'espace public. Ici, les gestes de taguer, de graffer portent une légitimité artistique. C'est dans la Fondation Cartier, c'est donc devenu de l'ART. L'interstitiel domestiqué par son institutionnalisation. Serait-ce aussi pour contempler ce que les nouveaux sauvages des banlieues produisent ? A deux pas du Musée Branly, un nouveau primitivisme...

Du coup, à droite du visage barbu, se situe la Gloire, avec un homme qui publiquement et parfois sous les applaudissements, gribouille une fausse palissade érigée le long d'un bâtiment sophistiqué et consacré à la CULTURE. Les visiteurs paient pour voir les oeuvres.

Mais à gauche de ce visage (la latéralité est un hasard et n'a semble-t-il pas de signification politique) l'Infamie, la mauvaise réputation des tags sur la vitrine abandonnée, actes répréhensibles d'incivilité qui peuvent mener à la prison. Les citoyens paient pour les effacer.

On comprend que ce visage intersticiel, probablement peint sur commande et recouvert par les taggeurs clandestins, ait des allures de pardon.

Encore un signe que la grand force du système actuel est de toujours savoir intégrer et gérer en sa faveur toutes les formes d'opposition, même celles qui étaient au départ les plus radicales.

Le mur de Berlin, précisément, dont on célèbre jusqu'à la nausée l'effondrement, n'était tagué que du coté Ouest. L'Est était resté gris, faute de peinture. La leçon à retenir serait-elle qu'il faudrait taguer clandestinement tous les murs érigés entre les hommes, pour comprendre qu'on est du bon coté ?



Oui, mais attendons que l'exposition s'achève pour voir comment les vigiles de la Fondation réagiront lorsque leurs caméras de vidéo surveillance montreront des taggeurs pressés de mettre leur marque, voire de graver des « gravitis » comme les nomme Alain Vulbeau, sur les vitres du bâtiment de Nouvel. La file des visiteurs sera peut-être moins enthousiaste à l'égard de cette production ! En tous cas on peut être sûr qu'ils n'iront pas au secours du tageur cagoulé lorsqu'il sera arrêté et jeté aux affres de l'Infamie.

Profitez donc de cette heure de gloire, elle ne durera pas...

Stéphane Tessier



PS: La brochure de l'exposition dans son dernier paragraphe ne peut pas être plus explicite sur le glissement de la gloire à l'infamie :

PPS: Et voilà l'IAURIF qui en rajoute dans son rapport d'activité 2008-2009

Épilogue : Voilà deux mois après (30 janvier 2010) un espace rudement bien nettoyé!!!! Tout est redevenu dans l'ordre de la bienséance.



Trois ans plus tard, la figure mi-Matisse, mi-Rouault a à son tour disparu, l’interstice entre le bâtiment de Nouvel à droite et la boutique (toujours inoccupée) à gauche, est devenu lisse, neutre, mais pas invisible pour autant :



dautresregards@free.fr

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8 novembre : On boucle 2009 sur du Darwin décidément mal compris !

2009, année Darwin, a fait l'objet de la première humeur de l'année. Mais ce n'est pas fini, le darwinisme abusif sévit toujours.

Aperçu au détour du numéro de Courrier International de la semaine, cet article, tiré de Die Welt, et qui n'est pas disponible en ligne, ce qui est peut-être un signe. Comme toujours dans ce type d'article, le ton est badin, les références anglosaxonnes, le propos sérieux, et on ne peut bien identifier si les errances sont le fait du journaliste ou reflètent fidèlement celles de l'auteur cité.

Des traces humaines permettant d'extrapoler une vitesse de course, pourquoi pas ? On le fait bien avec les dinosaures. Des calculs savants sur ce que ces Néandertaliens donneraient sur les stades modernes, oui bon, le tableau reste un peu comique, et certains dessins animés se sont déjà servis de ce gag (avec ou sans dopage?). Mais voilà soudain les Tutsis qui déboulent au détour d'une phrase, propulsés titulaires du record mondial du saut en hauteur « lors de cérémonies rituelles » (les jeux olympiques pan africains déjà ?), sur la base de clichés d'anthropologues de la fin du XIX°. Je ne savais pas qu'on pouvait franchir un record sur des photos sépias. Et quel est le rapport avec Néandertal ? On n'ose comprendre le rapprochement. Dans l'imaginaire de McAllister, des Tutsis, au passage (hasard ?) recordman avec leurs collègues hutus de la haine médiatisée au plan mondial, qui sautent pendant des cérémonies rituelles, devant des ethnologues médusés, sont-ils si proches de Néandertal ? Certaines survivances pré-humaines ?



Pourtant, ce n'est pas fini, car voici venir les romains marcheurs, puis les grecs rameurs, dont les relations avec Néandertal apparaissent tout autant éloignées. Avant de revenir à Madame Néandertal, qui serait championne toutes catégories du bras de fer ! Mais le pire reste à venir, avec cette « règle d'or » qui voudrait qu'on soit grand là où il fait chaud pour dégager de la chaleur, et petit là où il fait froid ! Retour à la case fonctionnaliste du XIX° siècle qui voulait que le climat façonne les corps et les intelligences, fonctionnalisme que l'on croyait pourtant bien dépassée au XXI°... Dans l'affaire, les Pygmées, les Bushmens, sont ils des erreurs de l'histoire évolutionniste ou bien ont-ils eu le mauvais goût de ne pas lire McAllister du haut de leur mètre vingt ? Tout comme les Vikings, géants du froid qui terrorisaient l'Europe du IX° siècle ?



Comme toujours dans ce genre de production, in cauda venenum, dans la queue le poison. « Les chances d'accouplement ne dépendent plus de nos qualités de chasseurs mais du montant de notre salaire. » Je retiens un juron ! Je suis vraiment mal parti ! Mesdames, est-il bien vrai que seul le compte en banque vous sert de sex appeal et favorise l'accouplement, source de progéniture nombreuse et robuste ? Il m'avait semblé que cette vision de la femme, à part quelques tropéziennes marginales, vous était quelque peu insupportable... A moi aussi du reste, et mes enfants vont bien, merci pour eux...

Sauf que je m'inquiète de plus en plus pour leur génération. Ce retour du darwinisme humain qui, de proche en proche, renouvelle la gradation des êtres humains, a en ligne de mire, les gènes, le déterminisme et l'eugénisme. Comment dans ce cadre faire de l'interculturalité si la taille est réputée être liée à la température, la fécondité au compte en banque, la sexualité à la génétique, bref si toutes nos caractéristiques nous échappent et appartiennent à la Science ?

Au secours Darwin, reviens leur dire que tu prêchais exactement l'inverse !

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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14 septembre : le choix des élites politiques: les décideurs

Un film a fait semble-t-il un tabac cet été : « Neuilly sa mère », bien qu'il ait été boycotté par les salles de cette charmante bourgade. Bien sûr, construit sur le modèle de « Bienvenue chez les ch'tis », il reproduit le schéma d'une communication possible entre mondes a priori incompatibles et met en scène, au-delà des luttes des classes, un avenir commun encore envisageable. Rassurant. C'est un procédé assez facile et bourré de clichés. Même si le montage est intéressant, le geste ne va pas bien loin et les « racailles » de la cité Picasso ou les élèves de Saint Exupéry ne sont pas crédibles. Des caricatures bon enfant qui ne traduisent pas le réel abîme qui existe entre ces groupes.

Néanmoins, ce film décrit le processus actuel de sélection des élites républicaines, produites forcément parmi les plus favorisés, parmi ces fils de... qui décident, un soir adolescent de malaise ou de rêve utopique, de dominer, conscients aussi de disposer des outils pour ce faire, de baigner dans un environnement construit pour instiller l'idée que cette progéniture n'est pas de même nature que les autres, que leur sommeil est autre, tout comme leur souffle, voire leur m... . Là c'est le médecin, témoin de leurs questions intestinales, qui parle. Mais précisément, élevés dans l'idée que leur identité, leur vie et leur destin sont hors du commun, combien en ai-je vu totalement désemparés devant un simple pet foireux qui leur semblait impossible, indigne de leur rang ! Et pourtant, ils persistent à penser qu'Ibiza ou je ne sais quelle autre destination branchée ne tourne pas au même rythme que Denfert Rochereau ou Kasané (Botswana).

La question qui se pose est dès lors, ne serait-il pas possible de sortir de cette fatalité qui veut que le prochain président soit choisi au Racing du Bois de Boulogne ? (Si tant est qu'il faille un président).

Les contributions que nous voulons développer le 7 novembre vont justement dans le questionnement de cet état de fait en posant la question de la finalité de la mondialisation: réduire les inégalités ou la « pauvreté » (définie sur quelle base?), en injectant de l'aléa dans le processus de sélection, mettre du possible, et donc de l'espoir et de l'engagement chez des individus autrement relégués dans les marges du pouvoir. Mais aussi quelles inspirations tirer de répartitions locales du pouvoir dans des univers culturels africains certes éloignés, mais en 1789, Athènes était vingt siècles plus loin. Et que retenir des expériences ici et maintenant de démocratie participative?

Bref, laissons-nous penser!

Stéphane Tessier

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2 Août : géographie et identités. Le monde vu du 14° parisien


Voilà bien une façon datée de nommer ses destinataires, et, bizarrement, non standardisée parmi les différents bureaux de poste. On se croirait revenu au XVIII° siècle, lorsque, de Paris, les courriers partaient tous azimuts dans les belles provinces de France, traversant des banlieues industrieuses et fétides. Il était impératif de mentionner la Province si l'on voulait que le courrier vers les zones « hors des routes postales » parvienne à destination. Les missives au-delà des frontières étaient étrangères et un seul bureau de Poste était habilité à les recevoir, les 7 autres boîtes étaient réparties dans Paris.


Extrait de l'Almanach royal pour l'an bissextil (sic) M.DCCXVI, Paris d'Houry 1716



Pour revenir à la rue Daguerre, on voit bien le registre de familiarité qui découle de cette division modernisée : les frères sont parisiens, les cousins banlieusards, les beaux frères provinciaux, quand à la catégorie « Étranger », elle met dans le même sac les issus de germains de la communauté européenne et les lointains alliés séparés depuis plusieurs générations.

En villégiature à Denfert-Rochereau, la carte postale à la main, le doute peut vite surgir. Bruxelles, « Province » ou « Étranger » ?, Coulommiers, « Banlieue » ou « Province » ? Finalement, il n'y a guère que Paris qui ne souffre pas de doute, mais la carte postale a moins d'intérêt. On peut même constater une certaine discrimination puisque seuls les plis à destination de Paris et Banlieue sont relevés le dimanche. C'est bien connu, le dimanche on reste en famille.

Il semblait pourtant acquis depuis plusieurs années qu'on ne parlait plus que de « Régions », et que la « Banlieue » allait bien au-delà, dans ce qu'il était convenu d'appeler la région « Île de France ».

C'est dans des petits détails quotidiens que se révèlent et se renforcent les représentations les plus profondément ancrées. Le New Yorker avait publié dans les années 80 un dessin satirique montrant la vision du monde à partir du Village de New York comme un horizon limité à Manhattan avec à l'horizon une frange de terre, lointaine île nommée « Europe ». Le journal du 14° pourrait en faire tout autant.

Car la géographie continue de faire identité, comme en témoigne la récente polémique sur l'apposition du département sur les plaques d'immatriculation, ou encore la proximité, avec les tags posés sur le territoire voisin revenant au gré des nettoyages (il faut agir vite pour les prendre en photos, la réactivité de la Mairie est exceptionnelle).

Ces signatures citent de façon concentrique, mais dans le désordre, la station de métro, le code postal (toujoursi!) CDL et MDL, ce dernier pour Moulin des Lapins, la petite rue piétonne animée dont je parlais l'année dernière (2/12). Sur l'autre tag, au même endroit le 14° est directement cité.

Rapidement effacé, leur signification semble apparemment échapper totalement aux jeunes suçant leur narguilé au même endroit quelques semaines plus tard, à moins qu'ils n'aient pas voulu la révéler au vieux céfran qui les interroge. Quand bien même ceux-là refusent de se reconnaître dans ces signes, d'autres les ont posés, les répétant à la suite de l'effacement de précédentes marques identiques. Et, à l'instar de nombreux autres quartiers, le code postal trouve ici matière à identification.

Aussi, mesdames et messieurs les décisionnaires de la Poste, tant qu'il en est encore temps et que vous n'êtes pas absorbés dans le capitalisme rationalisé, lors de l'affichage des destinations proposées, au lieu de penser de votre coté du miroir « tri du courrier », pourriez-vous penser de l'autre coté : « reflet des identités destinataires » ?

Cela permettrait de valoriser le pote de St Denis à qui j'envoie une carte d'anniversaire et lui faire partager avec le fournisseur de La-Ferté-sous-Jouarre la seule véritable identité, celle de francilien! Quand aux belles provinces, transformez-les en régions, le régional est nettement moins péjoratif que le provincial! Et pourquoi pas créer une destination Europe, en finissant avec une boîte pour le « Reste du monde », un peu fourre tout « Ailleurs », « Au-delà », « Plus loin », « Monde ». Pour oublier cette dénomination « Étranger » qui inévitablement convoque des images d'environnement hostile, incompréhensible, voire la peur d'invasions barbares.



Stéphane Tessier dautresregards@free.fr

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24 juin : Automatismes et automates

(suite du 10 avril)

Depuis plusieurs humeurs, on voit que l’avenir est dans la rationalisation, l’accès aux services de « meilleure qualité », mais aussi la stérilisation des rapports pour lutter contre les infections. Dans ce but, le contact entre l’usager et les structures se fait par l’intermédiaire d’un automate, porteur d’une voix de synthèse, ou montreur de cases à pointer. Standards automatiques (« Pour vos droits, tapez 1.. »), chargeurs de Navigo, dépôt de chèque, retrait d'argent, enregistrement d'avion, péages d'autoroute, distributeurs de café, de friandises, d'essence, de bons de réduction de fidélité, maintenant caisses sans caissière, tous automates. « Insérez votre carte », « Composez votre code confidentiel » (« à l'abri des regards indiscrets » car tout autre humain que soi-même est un intrus).

Naguère un distributeur de sandwichs et de plats cuisinés avait fait long feu rue Raymond Losserand, j'avais gardé espoir.

Jusqu’aux énoncés des stations de métros, bus ou tramway (« Charles de Gaulle Etoile, attention à la marche en descendant du train »), ou des minutes à attendre sur le quai (« direction Châtillon, prochain train dans 3 minutes ») Silence b…  ! On ne peut même plus lire.

Et puis ce sont le Pôle emploi, la CPAM Vitale, qui s’y sont mis, multipliant les bornes automatisées, autant d’interfaces digitalisées qui mettent votre propre identité administrative à portée de rue, à condition de maîtriser le Windows® dans le texte, comme on l’a déjà évoqué. Sans parler de la guerre qui se fait par drone ou missile longue portée sur écran. Pour le lanceur, pas pour la cible.

La digitalisation des relations avec les usagers pour les fluidifier. Un automate, personne n’aura l’idée de le frapper, ou de lui prendre la tête, qu’il n’a pas.

Cette domestication des masses passe aussi par les senteurs artificielles « fleur » à la Gare de Lyon pour apaiser les mœurs, « pain chaud qui sort du four » près des supermarchés pour mettre en appétit.



Progressivement, la cloison avec le chauffeur de métro ou de bus, dernier vestige embarqué de l’humanité institutionnelle, devient de plus en plus étanche. Au point que la ligne 1 va s’automatiser comme la 14, aboutissement de la désertification. Car, que se passait-il lorsque retentissait la sonnerie du métro ? une négociation toute humaine entre le chauffeur, aussi fermeur de porte (fonctions séparées il y a un demi siècle) et l’usager pressé et stressé qui tenait à ne pas louper son train. Négociation en quelques fractions de seconde, établie en fonction de critères très humains : la vitesse de marche, l’inclinaison du buste, la tête du client, le regard porté vers le conducteur, etc. ! Le tout ponctué lorsque la négociation aboutit d’un « merci », main, lèvre ou regard, adressé à cet autre humain qui eut compassion. Sur la ligne 14, point de négociation possible. Les portes se ferment brutalement sans merci aucune. L’usager n'a d'autre choix que de se soumettre à la volonté automate !

L’homme a mis 100.000 ans pour réguler philosophiquement l’usage des outils de bronze, sabre, hache, épées pour limiter le massacre et tenter la coopération plus que la domination brutale. Depuis trente ans, nous avons multiplié par plusieurs millions nos capacités d’usage de l’information, mais nous n’avons absolument pas développé les capacités intellectuelles qui permettraient de comprendre ce qui en découle et d'en réguler les usages.

Concrètement, je vois plusieurs conséquences :



* Le lissage des différences. Je tape le clavier, donc je suis. Mais en réalité, je ne suis plus que le signal électrique émis par les touches pressées, et la séquence de caractères qui s'ensuit. Quelles que soient mon histoire, ma singularité, j'ai accepté qu'elle se résume à cette série de bits! Je renonce par le geste même qui pianote ma situation d’assuré social à toute prétention complexe. Ma maladie sera un risque calculable et évaluable, qui pourra entrer dans les statistiques que je sois vert, violet ou indigo, que je souhaite guérir ou mourir, que j’y vois un châtiment divin ou la main du diable... Le sort en est scellé.



* Par ce contrat tapé, j'accepte la non négociation. Si la machine dit Non, rien n'y fera, aucun argument ne sera recevable, ce sera non ! Je ne monterai plus après le signal sonore, mon code erroné est sanctionné par la perte de ma carte, l'absence de monnaie rend le péage sourd à toute prière. Et ce, sans aucune compassion, sans ce regard triste du guichetier qui se disait en soi-même que, même juste pour l’institution, la situation était injuste pour l’individu, dernier regard humain qui, incarnant l’institution, permettait de mieux supporter un tel refus.



* Cette automatisation est destinée essentiellement aux classes populaires qui sont ainsi robotisées, domestiquées, standardisées aussi dans leurs consommations et leurs désirs. Les classes aisées pendant ce temps se disputent les services à la carte, les outils personnalisés, les accueils individualisés, les produits d’exclusivité, et le droit au contact humain redevient un privilège.



* En même temps, le retrait de l’humain travailleur au contact de l’usager produit une société totalement mécanisée. Et c’est cette société entièrement automatisée qui entoure nos adolescents avant qu’ils arrivent au collège. Aucune négociation humaine possible, aucune possibilité de dire « je suis moi » et de le faire entendre à un institutionnel dans mon trajet. Je descends l’escalator, je valide mon titre de transport, je franchis les portes lorsqu’elles s’ouvrent, je sors par les portes automatiques. L’humanité croisée partage mon sort de voyageur, mais la RATP (ou son équivalent bien sûr), elle, est devenue une institution totalement désincarnée. Sauf, sauf en cas de contrôle des tickets, qui relègue alors la seule image institutionnelle RATP dans une humanité exclusivement suspicieuse et répressive. Sauf, sauf, pire encore, lorsque des contrôles d'identité au faciès sont systématiquement répétés, renvoyant l’institutionnelle France dans une humanité aussi suspicieuse et répressive mais surtout humiliatrice.



Le premier humain institutionnel rencontré, qui dispose d'un tant soit peu d'humanité, sera le professeur qui prendra en pleine figure toutes les volontés de négociation frustrées depuis le réveil, pénible puisqu'adolescent.

A quand la disparition finale de cet enseignant grâce à l'e-learning ?

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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6 juin : Un ticket pour le bonheur

La récente sortie du ticket psy© a fait couler beaucoup d'encre, en particulier du coté des médecins et des psychiatres. A bon droit du reste. Prétendre résoudre les problèmes de souffrance psychique par la seule mise à disposition d'un accès gratuit au « psy » relève d'une instrumentalisation de cette discipline, qui plus est non dénuée de risque déontologique de transmission d'information à l'employeur. On se souvient (mais hélas je n'ai plus les références) de ce numéro du bulletin de l'ordre des médecins qui déconseillait il y a quelques années aux psychiatres de prendre la carte bleue, certains patients s'étant vus refuser crédit ou assurance par leur banque qui considérait les consultations psychiatriques apparaissant sur les relevés de leurs clients comme témoins d'un risque trop élevé.

Ou bien, comme le proposait le Dr Knock, ces consultations gratuites viseraient-elles à transformer chaque être bien portant en malade qui s'ignore? A faire en sorte que chaque personne qui parvient tant bien que mal à s'équilibrer mentalement soit projetée dans l'inanité de cette prétention à vouloir vivre sans psy!

A propos, Knock a véritablement existé : Ce bon est inséré dans les pages du manuel : « Le médecin des pauvres & les 2000 recettes utiles » Dr Beauvillard 1922 (Knock a été publié en 1924)

Bien entendu, les remèdes proposés sont payants!

Même s'ils sont incontestablement très utiles, les psys ne sont pas obligatoirement nécessaires pour étayer en permanence l'humanité souffrante.

Mais, en dépassant ce cadre, le registre du « ticket qui donnera le bonheur » traduit bien les conceptions omnipotentes du marché. Comme s'il suffisait de payer pour tout obtenir : jeunesse, santé, bonheur, sérénité, amour. Qu'un petit bout de papier puisse constituer le sésame vers un absolu au même titre qu'un ticket resto, un chèque vacances ou un ticket thalasso apporte de quoi manger, se reposer ou de quoi se baigner relève du même registre que la pixélisation de l'humain évoquée ci-dessous : l'uniformisation pour la standardisation. Pouvoir passer dans tous les secteurs, quelle que soit leur complexité, du stade artisanal au stade industriel, dans un processus de taylorisation, de séparation des tâches et de protocolisation.

Grâce au ticket psy, finis les doutes existentiels, finies les absences pour déprime, finies les prises de têtes pour cause de mauvais caractère, car bien entendu, il est inconcevable qu'une telle consultation ne fonctionne pas. Quand vous achetez votre sandwich avec le ticket resto, il n'est pas imaginable de ne rien avoir dedans. Il en sera de même avec la consultation psy ainsi financée. Automatique elle est payée, automatique elle doit fonctionner. Ou alors c'est qu'on est un mauvais client.

L'ouverture des droits au ticket psy peut même être présenté comme un avantage social, dégrevé de charges sociales, non imposable. Presque une mesure d'hygiène, au même titre que les toilettes accessibles à toute heure de la journée de travail. Une sorte d'accès garanti aux toilettes de l'âme. Chasse d'eau fournie!

Pas sûr néanmoins que tous les psys apprécient ce mode de règlement, eux qui généralement privilégient le liquide...

Cette idée laisse aussi augurer de nouvelles inventions : bientôt un « ticket interculturel » pour avoir droit à une consultation d'anthropologue qui décryptera des situations interculturelles incompréhensibles dans le monde privé ou professionnel. La consommation de l'anthropologie « pompier » et de l'interculturel est depuis longtemps dénoncée, mais pourquoi pas imaginer son industrialisation ? Un avenir pour une SARL REGARDS ????

Ou encore un « ticket spirituel » grâce auquel on aura droit (devoir?) d'aller au lieu de culte de son choix, selon les modes et le moment.

Une vraie vie en tickets mais il faut souligner que seuls les salariés d'une grosse entreprise y auront accès. Les autres se contenteront de l'artisanat !

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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10 avril : actes et paroles : l'impossible pixélisation de l'humain

Déjà l'an dernier, la réduction mathématique de la différence culturelle faisait l'objet d'une humeur guyanaise (ax2 + bx + c sont dans un bateau). Mais les réflexions actuelles engagent à aller plus loin.

En effet, ce n'est pas un hasard si, en 2009, tous les secteurs au contact des « vrais gens » partagent la même préoccupation de perte de légitimité, voire de perte de sens de leur action. Les juges, les psychiatres, les éducateurs, les travailleurs sociaux, les médecins, tous ceux dont la mission est l'interfaçage entre institution et les individus sont en crise. Renvoyer les raisons de cette crise à l'autre crise, la financière ou encore à un seul gouvernement semble bien réducteur à l'égard d'un mouvement qui puise ses racines dans les évolutions idéologiques mais aussi, et c'est le propos de cette humeur, technologique.

Qui n'a eu cette expérience de rentrer dans une salle de profs, un centre social, un centre médico psycho pédagogique, une association d'accueil, etc., et d'y ressentir immédiatement le poids des regards sur l'intrus? Les corps un peu courbés, épaules en avant, en position de défense que traversent de légers frissonnements destinés à prétendre une certaine faiblesse, la tasse de thé d'une main, des clés (on ne sait jamais de quoi) dans l'autre, vont et viennent, adressant un sourire poli et légèrement condescendant. Une fois l'effarouchement d'accueil passé, les fesses calées dans des fauteuils, le discours peut s'engager. Et c'est dès lors une longue suite de justifications, de légitimations, au nom d'une éthique que, muet, vous n'avez pas même questionnée. Coquille fermée, dans un repli obsidionnal (à l'époque de la fermeture du Centre International de l'Enfance et de la Famille, ce mot traduisant la forteresse assiégée nous était renvoyé, à très juste titre), teinté d'un certain mépris face à ceux qui ne sont pas sur le terrain et ne savent pas de quoi ils parlent et qui promeuvent des techniques qui sont contraires à l'éthique et qui veulent prendre le pouvoir et qui nous dérangent dans nos habitudes et qui et qui... Dialogue impossible, échange interdit, renvoyé dans les cordes de sa crasse ignorance à grands coups de citations de gourous et écrivains tous plus méconnus les uns que les autres, l'intrus ne peut qu'en concevoir amertume et désir de vengeance. Et c'est là, dans cette rancoeur vécue dans le retour au bureau, que depuis 20 ans s'est noué fil à fil le tissu qui aujourd'hui étrangle ce secteur de l'interface.

On imagine très bien le raisonnement que peut se tenir cet intrus face à son clavier d'ordinateur. Au mieux, la bienveillance et la compréhension organisent la confiance. Mais il en est qui tenant les cordons de la bourse, ont d'autres propos. Le dialogue n'est pas possible, je suis trop inculte pour comprendre, mais tout ça ça coûte des sous, et il faut quand même communiquer pour en contrôler l'usage, alors trouvons-en les moyens.

La technostructure s'est ainsi progressivement emparée du social en y injectant les outils de l'économique. Au départ, il ne s'agissait que de vérifier que l'argent ne filait pas dans les poches du margoulin de service, mais progressivement, ces outils sont devenus la base de l'interface entre les institutions et les travailleurs sociaux. L'informatisation des organisations n'a pu que renforcer la tendance, elle-même auto légitimée par l'informatisation qui donnait des résultats, produisait des tableaux intelligibles par tous, et publiables dans les revues à comité de lecture et à fort « impact factor ». Les carrières purent briller sous les projecteurs de ces chiffres, les solutions purent se simplifier autour de définitions de plus en plus fines, précises, délimitées, de ce que les personnes donnaient à voir à l'institution, cette dernière finissant par ne plus rien apercevoir qui ne rentre dans son regard informatique. De proche en proche, ainsi, s'est constituée dans l'ensemble de l'interface, une pixelisation du travail social (au sens large de l'interface), lequel s'est décomposé en une infinité d'actes nomenclaturés, intégrables dans les circuits binaires de la puce, traduisible dans tous les codes linguistiques, décomptables, évaluables, protocolisables, mesurables dans leurs effets et leurs coûts. Toutes les démarches qualité, les certifications, les évaluations des pratiques professionnelles, les audits reposent sur ce langage de la gestion qui devient le seul audible et surtout le seul légitime.

L'intrus a repris le pouvoir! Quelle revanche. Certes, parfois il se trouve lui-même en situation d'usager, ou de proche d'usager, et constate que rentrer dans des cases, ça fait mal aux rondeurs. Alors de temps en temps, l'idée d'une transversalité émerge, les mots magiques de décloisonnement, guichet unique font fureur, mais le combat est trop inégal. Un Euro est une entité limitée, elle, bien structurée avec un début et une fin. Avant lui c'est bénévole, après lui, c'est déficit. Alors la technostructure imagine des interfaces de plus en plus sophistiquées, de plus en plus technicisées, de plus en plus informatisées, réduisant le contact humain entre opérateurs et bailleurs à sa plus simple expression monétarisée.

Et cette tendance s'étend au travail d'interfaçage lui-même, interposant un écran entre l'institution et l'usager. Fleurissent ainsi dans les espaces d'accueil les guichets automatiques pôle emploi, carte vitale, certains d'entre eux étant même doués de la parole, et ce savoureux contre sens symbolique vu en 2008 à Paris :

....................................

On voit bien ici la conception de la relation entre l'institution et l'humanité voyageuse avec la caméra vidéo, le guichet vert qui entend apporter un service de qualité à une interrogation orange personnalisée par un boubou!



Mais, sur le terrain, des femmes et des hommes continuent à voir des femmes et des hommes, Et chacune et chacun réalise bien que pixéliser n'est pas jouer, que nous ne sommes pas (encore, car il semble que ce soit dans les tuyaux : Paul Allen (co-fondateur de Microsoft) : Cartographier l'humain, établir un atlas du cerveau, Courrier International The Economist décembre 2008) réductibles au langage et à la culture Windows®, et souffrent de ce qu'ils perçoivent au sein de ce système comme injuste, inefficace et pour tout dire extrêmement violent dans leurs relations avec les personnes.

Alors mesdames et messieurs les interfaceurs, la prochaine fois qu'un être singulier pénètre dans votre espace, de grâce n'alimentez pas la technostructure en vous repliant sur votre tasse de thé et votre trousseau de clés, en affichant des postures pseudo éthiques, condescendantes ou des affirmations professionnelles un peu péremptoires, vous risqueriez de voir votre exercice et votre mission se transformer dans sa phase ultime : celle du guichet automatique.

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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22 février : Des identités, des imaginaires et des êtres...

Le terme identité prête, c'est bien évident, à grande confusion, mais il est diablement à l'ordre du jour.

Ainsi le Sénat y consacre-t-il son actuelle exposition sur les grilles du Luxembourg. (Version pdf) Identités européennes, identité de l'Europe, au travers de photos « représentatives » et de la description de chacune des Assemblées, elles aussi « représentatives » des nations ! Beau programme, certes, mais les organisateurs laissent les spectateurs dans d'affreux doutes. Aucune légende, sauf d'exceptionnels qualificatifs, ne permet d'identifier la provenance de tel ou tel cliché. Seul le drapeau en témoigne, signe constant en haut à droite de l'affiche. Mais qui peut prétendre identifier à coup sûr telle ou telle bannière ? D'autant plus que l'exposition ne se limite pas aux pays membres, les pays candidats comme la Croatie ou la Turquie sont aussi représentés... La perplexité des badauds traduit bien l'ignorance commune des formes et images officielles de ceux qui composent l'Europe.

Mais au-delà de ces doutes du niveau du jeu des 1000 Euros, transparaît un autre enjeu symbolique assez fort. En effet, le choix d'avoir résumé l'identité des communautés géographiques non pas au nom du pays mais à son drapeau n'est pas neutre. Ce tissu traduit en effet un signe de ralliement, d'appartenance, d'étendard à suivre. Non content de « faire » l'identité de chacun par le choix, conscient ou non, d'appartenance, parfois ethnique, le drapeau fait surtout l'histoire du groupe. Il symbolise la construction d'une communauté, dans ses succès, ses échecs, essentiellement militaires, souvent factieuses, parfois révolutionnaires, comme le décrit Pascal Ory dans sa passionnante conférence. On en voit la violence ci-dessous dans cet extrait du code des juges de paix de 1793 (tome 1, 2° partie).

Au nom de ces signes, en suivant ces étendards eux-mêmes vainqueurs de leurs rivaux féodaux, l'Europe s'est déchirée, s'est dévorée, s'est décimée. Ce faisant, elle a structuré des identités purement nationales dans ces lignes de partages et de conflits historiques. Pascal Ory parle du drapeau comme « une incorporation du symbole, propre du religieux ». Comment imaginer que toutes ces étoffes puissent se dissoudre pacifiquement d'un coup de baguette magique, dans un bleu à 12 étoiles ? Et, de plus, sans craindre que ce dernier à son tour ne se charge d'énergie symbolique belliqueuse ?



Cette macro-définition des identités et leur puissance symbolique peut aussi se traduire dans d'étranges mélanges comme le montre un événement bien localisé en Normandie. Depuis plusieurs mois, la presse locale se fait écho des agissements du curé de Courseulles-sur-mer, ville très touristique dont la population décuple en été, et des tentatives pour le contenir de la part de l'évêque de Bayeux.

Malheureusement, le récit disponible sur le Net est très incomplète, Ouest France résume un article plus complet de la Renaissance du Bessin du 17 février 2009.

Pas directement affiché traditionaliste, ce prêtre est néanmoins célèbre dans toute la région pour ses messes en latin qui attiraient des fidèles bien au-delà de la paroisse. Le Père Cheval (ça ne s'invente pas) s'entête à ne pas obtempérer à la proposition de sa hiérarchie de le muter vers l'hôpital de Bayeux, exigeant une procédure de révocation en bonne et due forme. Il faut dire que la Congrégation Vaticane qu'il avait saisie directement, lui a apporté son soutien, ce qui, par les temps qui courent, est peu étonnant. Mais l'évêque aussi est coriace et mène actuellement cette procédure tambour battant, malgré l'injonction romaine. De quelle potion magique dispose-t-il ?

Du coup, le remplaçant du Père Cheval, le Père Phaka Nlenzo du Congo Kinshasa, qui a enfin réussi à obtenir son visa (mais aussi son pontage coronarien), se voit contraint d'habiter chez son « cousin », le Père Phuati Mboko, aussi congolais et provenant du même diocèse tropical, installé à proximité. A eux deux, ils ont la charge de 25 clochers et, sans permis de conduire, ils doivent être véhiculés par les fidèles. Mais comme ils incarnent le progrès liturgique du canton, de nombreux soutiens locaux leur sont apportés.

En face, le Père Cheval obtient des soutiens qui se situent bien au-delà des villages concernés et les réactions sur un blog chrétien assez engagé (euphémisme poli), sont consternantes, alors qu'elles ont certainement été modérées pour filtrer les plus acceptables, à en juger par d'autres commentaires sur des blogs moins « urbains » que je me refuse à pointer, car mettant en cause insidieusement son successeur.

L'épilogue de l'histoire a eu lieu le 6 avril 2009, la Congrégation du Clergé de Rome levant la révocation du curé et affectant son remplaçant à Pont l'Evêque. Il semble que le curé ait depuiis un peu tempéré ses ardeurs liturgiques, on le retrouve le 15 août 2015 à la tête d'une procession mariale. L'évêque de Bayeux, lui, arrivé à la limite d'âge, est parti à la retraite en 2010.

Au-delà d'un Clochemerle mondialisé mobilisant Rome et Kinshasa, tant de « ismes » sont en jeu dans cette histoire : universal-, cultural-, traditional-, néo-colonial-, pour ne pas voir dans cette contestation de liturgie un autre avatar identitaire de « l'incorporation du symbole, propre au religieux ». Cet étendard linguistique rend donc la prise de relais par le pauvre prêtre congolais auprès des imaginaires normands bien bien délicate ! Comme médecin, j'aurais envie de lui conseiller de ne pas s'y aventurer, pour préserver ses coronaires fatiguées...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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3 février : Cartes et permis

Chaque dimension de la personne fait l'objet d'outils de communication. Certains sont éphémères comme la parole et le geste, d'autres sont virtuels comme le Net, d'autres sont bel et bien écrits. Ainsi, l'homo sapiens sapiens est-il aujourd'hui multicarte, du moins pour ceux d'entre nous qui ont ces fameux papiers, généralement en plastique. Parmi les nombreux documents dont nous disposons, quelques uns servent d'interface entre l'administration et l'individu. Étrangement, leur dénomination varie fortement, ce qui peut prêter à réflexion.

En ouvrant le portefeuille, on peut ainsi trouver quatre registres de définition de l'interface :

Commençons par les qualificatifs artificiels. La petite carte verte qui, par la dénomination, certes déposée et qu'un cabinet a dû pondre après moult séminaires de réflexions (comme toutes les Bleue, Visa, etc. du secteur privé), se dénomme la « carte Vitale ». Par quelle présomption, quelle audace, l'Assurance Maladie s'attribue-t-elle ainsi l'exclusivité du qualificatif du souffle, de l'énergie qui nous différencie de l'inanimé, de la vie ? Est-ce à dire que perdre sa carte Vitale, c'est s'exposer aux affres de la perte de qualité de vivant ? C'est ne plus disposer de son énergie vitale pour s'effondrer vers le minéral, l'enfer vide et silencieux ? Rangeons-la donc soigneusement pour préserver ce qu'il nous reste d'animalité.

L'autre définition qui figure sur cette carte, la rattache à l'administration qui l'émet : la « carte d'assurance maladie ». Bref, brutal et peu porteur de sens, comme on le verra.

Les définitions d'acte autorisé ne posent pas de problème de fond. Ainsi, le permis de conduire qualifie la capacité de maîtriser les engins à moteur, tout comme les cartes professionnelles permettent d'exercer certains actes : Police, médecin, etc.

L'utilisation d'adjectif pose plus question. Telle la carte « électorale », récemment dénommée ainsi, qui qualifie ce document comme « se rapportant à une élection, aux élections » (Larousse). On le dit d'une campagne, d'une carte géographique, on le comprendrait d'une invitation à aller voter, mais elle ne qualifie pas le porteur. Si l'on s'en tient au sens initial, la carte ne montre que le bureau de vote où l'individu est inscrit et non sa capacité de voter.

Enfin, un document décrit les attributs officiels de l'individu, c'est la carte nationale d'identité, qui en quelques cases entend définir ses dimensions d'existence administrative, et de tracer les contours qui fait de l'individu un être unique identifiable par l'administration. Du fait de son usage, elle devrait en réalité se dénommer « carte d'identification. »

Imaginons que nous transposions les quatre façons de définir le terme aux quatre documents, cela nous donnerait le tableau suivant :

Carte d'identité

Carte de conduite

Carte de vote

Carte de soigné

Permis de circuler en libre citoyen

Permis de conduire

Permis de voter

Permis de se soigner

Carte identitaire

Carte conductrice

Carte électorale

Carte soignante

Carte France

Carte Bagnole
(et/ou Gros Cube)

Carte Urne

Carte Vitale



D'autres hypothèses peuvent aussi être émises :

Buts de la dénomination

Carte d'Identité

Permis de conduire

Carte électorale

Carte Vitale

Fonctionnalité administrative

Carte d'identification

Carte de certification de compétences de conduite

Carte de vérification de l'éligibilité à voter

Carte de paiement des soins

Émetteur

Carte d'État (bureau des...)

Carte d'État (bureau des...)

Carte d'État (bureau des...)

Carte d'Assurance Maladie

Récipiendaire

Carte de Moi

Carte de conducteur

Carte d'électeur
Autrefois ainsi dénommée

Carte d'assuré malad(i)e

On peut poursuivre longtemps l'exercice, mais ce qui importe c'est que ces différents termes n'ont pas tout-à-fait le même sens pour le porteur...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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14 janvier 2009 Bonne année Darwin ! Et l'interculturalité, b... !

Excellente année 2009 à toutes et à tous.

La coïncidence des dates fait qu'à peine achevée l'année européenne de l'interculturalité, s'ouvre l'année Darwin commémorant à la fois le bicentenaire de sa naissance et le 150° anniversaire de la publication de son ouvrage majeur : « On the Origin of Species by Means of Natural Selection, Or, The Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life » traduit en français par Clémence Royer sous un titre sensiblement différent : « De l'origine des espèces ou des lois du progrès chez les êtres organisés. »

Bien au-delà du débat archaïque des créationnistes, ce télescopage offre des perspectives étonnantes de réflexions sur une théorie dont l'usage dévoyé a engendré de considérables fractures humaines. Certes, n'étant pas historien des sciences, on se gardera de prendre position sur des points d'interprétation de la théorie (est-ce Darwin ou ses contempteurs qui en a déduit tel ou tel aspect ?), mais plutôt de trouver les traces actuelles que le sous titre original : « The preservation of favoured races in the Struggle for life » a laissées, quelle que soit l'intention originale de Darwin, ou celles, aussi louables et sensées soient-elles, des actuels scientifiques qui s'en revendiquent.

Le dévoiement est, entre autres, de deux ordres :

En premier, Darwin s'occupait de flore et de faune, et s'il a extrapolé sa démarche, c'est en suivant le courant des réflexions baignant le XIX° siècle qui hiérarchisaient les races humaines. Les exemples littéraires sont trop nombreux pour pouvoir être listés ici, un des moins anciens étant la version originale de Tintin au Congo. L'essentialisme de la culture, l'entomologisme des études culturelles, qui raccrochent culture avec l'apparence physique (phénotype), donc avec l'origine héréditaire (génotype) font suite à ce type d'analyse.

Le deuxième est d'expérience plus concrète, triviale, qui transpose à un individu des réflexions menées sur une statistique de population. C'est le racisme ordinaire qui se fonde alors sur des données prétendument objectives d'expérience quotidienne. Pour caricaturer la démarche, on peut prendre l'exemple des joueurs de loto. Puisqu'on ne connaît pas de gagnant du Loto qui n'ait acheté son billet, tous les détenteurs de billet du Loto sont donc nécessairement des gagnants.

Suivant la démarche de REGARDS qui explore les traces au quotidien de ce type d'idées, nous allons prendre quelques exemples à différentes périodes de l'Histoire, de publications pas véritablement reconnues et dont la postérité est très variable, mais qui ont été diffusés à leurs époques respectives. Toutes reposent sur le principe d'avantage (censé n'être que reproductif) donné par tel ou tel aléa des propositions naturelles qui est au principe même du darwinisme.

Leur exhumation apparaît une nécessaire œuvre de salubrité mémorielle dans la mesure où leur actualité est renforcée par le récent « tout génétique ». Ainsi prend valeur scientifique l'atavisme des Rougon-Macquart d'Émile Zola dont l'interprétation de Jean Gabin dans la Bête Humaine montre une décision bien darwinienne (mais aussi cornélienne, vu les charmes de sa douce) d'interrompre la fatalité génésique.



Pour mieux se plonger dans la manière de lire de l'époque, la technologie moderne autorise la présentation des textes dans leur jus! Ne nous en privons pas, car cette lecture permet de mieux contextualiser les concepts...

L'autre, le lointain étranger avant Darwin, pouvait prendre des aspects surprenants. Ainsi, l'auteur (on pense qu'il s'agit de Louis Sébastien Mercier) du « Voyage de Robertson dans les Terres Australes » plaçait son discours d'utopie politique (faussement traduit de l'anglais), pamphlet libertaire qui a sans doute inspiré Gébé et son an 01, en Australie, avec des propositions qui donnent à rêver, comme tant de textes de cette époque :

En 1896, Paul de Lilienfeld haut fonctionnaire russe érudit et féru de comprendre le monde, a publié « La Pathologie Sociale » au sein de la Bibliothèque Sociologique Internationale (éditions Giard et Brière à Paris) préfacé par René Worms, grand promoteur de la sociologie organiste et qui en est un reflet intéressant. Dans la préface, Worms resitue son propos et ses divergences à l'égard de Lilienfield qu'il trouve insuffisamment organiciste,

alors qu'on définit cet auteur comme un « darwiniste social », ce qu'il est incontestablement, il affirme que la « Sociologie positive »pourrait y ajouter certains éléments :



Mais à lire l'homologie entre médecine et société, on comprend le projet de rassembler toutes les disciplines « humaines » (on dirait aujourd'hui les sciences sociales) sous la bannière de la « Thérapeutique sociale » ;



Les pages qui suivent ce passage sont toutes à l'avenant du raisonnement.



Plus récent, Les races et l'histoire (Introduction ethnologique à l'histoire) de l'anthropologue suisse très reconnu Eugène Pittard (La Renaissance du Livre, Paris 1924), ouvrage de vulgarisation largement diffusé, ne fait pas allusion à Darwin, et tente même en introduction de s'affranchir de certains abus de raisonnement :

Mais il ne tarde pas à dévoiler le projet politique qui anime sa démarche d'anthropologie physique :la fameuse Eugénique.

Néanmoins, il reste d'une grande prudence dans l'ensemble de son texte, formulant ses affirmations sur le mode interrogatif. Ainsi, à propos de la décadence Mongole : « Serait-ce un exemple que chaque nation porte en son sein à la fois les causes de ses grandeurs et celles de sa décadence ? La qualité zoologique des groupes humains peut-elle être invoquée comme une raison explicative, ainsi qu'on l'a cru si fortement dans le dernier quart du XIX° siècle? » p.386. Le silence sur les populations d'Afrique sub-saharienne est assourdissant mais devient éloquent dès lors qu'on parvient à sa conclusion, laquelle à l'heure où Barack Obama prends la Présidence des Etats Unis semble ahurissante (je ne sais pas si ce passage a été expurgé dans la réédition « revue et corrigée »de 1953) :

Après cette publication,il fut convié par l'Afrique du Sud à étudier les San,ou encore boshimans pour les francophones.



Encore plus récent, puisque datant de la fin du XX° siècle, ce qui n'est pas si loin, les fameux travaux de Rushton et Bogaert, publiés dans Social Science and Medicine (28, 12, 1211-1220, 1989), revue à comité de lecture qui fait autorité en la matière, renforcée par son anglophonie. Intitulé: « Population differences in susceptibility to Aids: an evolutionary analysis. », soit « Les différences de vulnérabilité au Sida des populations : une analyse évolutionniste », cet article a fait polémique provoquant la démission du rédacteur en chef adjoint de la revue, mais le rédacteur en chef principal a maintenu la pertinence de l'avoir publié « pour des besoins scientifiques ».

Sur 10 pages les auteurs, psychologues de l'université de l'Ontario de l'Ouest au Canada, défendent la thèse que l'épidémie à VIH sévit surtout en Afrique du fait de différences d'évolution entre les Africains, les Blancs et les Asiatiques. Leur argument principal repose sur le parallèle entre la reproduction chez les animaux (séparant les plus prolifiques comme les huîtres, qui ne s'occupent pas de leur progéniture, de ceux qui le sont moins comme les grands singes et qui en prennent soin, selon un rapport « r/K » figuré sur le schéma ci-dessous) et celle présumée de groupes humains classés selon les races.

« Les différences raciales dans les stratégies r/K sexuelles sont prédites par le fait que les populations humaines sont connues pour leur différence dans la production d'œufs. » A l'appui de cette thèse, les auteurs évoquent la fréquence de jumeaux hétérozygotes (double ovulation) qui traduirait la stratégie r ou K du groupe humain. Bien entendu, les « Mongoloïdes ont un taux de 4 pour 1000, les Caucasoïdes de 8 et les Négroïdes de 16. » La comparaison ne s'arrête pas là, comme le montre le tableau qui suit :


(les travaux cités pour le tableau sont ceux des auteurs du même article)

Poussant l'argument jusqu'au bout, ils affirment que « La stabilité maritale, par exemple peut être mesurée par le taux de divorce, le taux d'enfants hors mariage, la maltraitance infantile et la délinquance. Sur chacune de ces mesures, le rang hiérarchique au sein de la population des États Unis, est Mongoloïde>Caucasoïde>Négroïde. »

La cause est donc entendu et la conclusion toute darwinienne sur la reproduction insiste sur la « la seule recommandation importante pour éviter le Sida est de choisir son partenaire sexuel avec beaucoup d'attention: idéalement se limiter à une relation monogamique avec une personne d'un groupe à faible risque après l'avoir testé négativement pour le VIH. »

Au passage, l'homosexualité n'est pas épargnée: « Ainsi, la culture homosexuelle masculine est typiquement du type r et de promiscuité, impliquant souvent de grands nombres de partenaires sexuels et insistant sur l'attractivité de la jeunesse. La culture homosexuelle féminine, d'un autre coté, est plus typiquement de type K, insistant sur des relations stables;, de long terme et monogames avec un système étayant de normes sociales. »

Mais où sont-ils allé chercher tout cela ? est-on tenté de dire, et surtout, comment une revue à comité de lecture a pu laisser passer cela, voire le réaffirmer dans les éditoriaux qui se succédèrent jusqu'en fin 1990. Mac Ewan se justifiait ainsi en dernière extrémité: « Le racisme est par définition un préjugé ;la seule façon de décider si une hypothèse est ou n'est pas raciste est de lui donner la possibilité de se présenter de façon à ce qu'elle soit ouvertement examinée. Seulement alors, si elle est universellement rejetée, devra-t-elle être étiquetée raciste. » (Mac Ewan Scientific racism, comments, S Sc and Med. 1990, 8, 31, p911-912) En d'autres termes, la révision des articles par des scientifiques, décidant de leur publication, n'est en l'occurrence pas un filtre autorisé au nom de la nécessaire confrontation à l'opinion publique. Comme si ces théories et ces affirmations avaient une once de scientificité...



Changeons de millénaire. En 2005, carrément économique, la publication qui suit est d'un darwinisme eugénique parfait :


Pour la Science, mars 2005

On revient à l'eugénisme social, moins les pauvres font d'enfant, moins il y aura de crimes. Sauf que des pauvres il y en aura toujours, qu'ils font assez généralement partie des groupes stigmatisés pour leur couleur, et que, damned, ils feront encore des enfants qu'il vaudrait peut-être mieux éduquer pour qu'ils s'en tirent, qu'avorter.



Enfin, terminons par une publication toute récente, dont je tairais les auteurs par délicatesse car ils sont très connus, texte qui s'il n'est pas fondamentalement darwinien dans la mesure où les stratégies reproductives ne sont pas en jeu, n'en éclaire pas moins un certain nombre de de préjugés sur la façon de traiter l'Autre, voyageur en l'occurrence :

« Le sujet est pris dans une sorte de vertige existentiel. Dans cette possible confusion, on peut observer chez les individus une tendance à trouver les événements plus graves, plus agressifs qu'ils ne le sont en réalité. C'est ce que nous explorons avec l'idée de sensibilité spécifique des migrants. On observe soit une hypersensibilité, soi une hypo-sensibilité. Dans le premier cas, le sujet est épidermique et très irritable. La moindre chose lui semble dramatique et/ou persécutrice. Dans le second cas, le flegme, la torpeur, la léthargie semblent dominer sa personne. L'alternance de ces états est possible. On rapprocherait cette sensibilité particulière de celle du nouveau né, ou de celle de l'animal en mue. »



Finalement avons nous véritablement accepté la conclusion de la controverse de Valladolid qui donnait une âme aux indiens, conclusion dont il convient cependant de ne pas oublier le codicille qui récusait cette âme aux africains, justifiant leur traite.

Ironie de l'histoire coloniale de l'Amérique du Sud, la drépanocytose, importée dans les globules rouges africains a offert une nouvelle source de sélection darwinienne inattendue. En effet, ce caractère génétique récessif présent en Afrique sub-saharienne offre une protection contre le paludisme mais, en retour confère une grande vulnérabilité à l'hypoxie, laquelle déclenche des crises de « coagulation » (pour faire vite) du sang extrêmement douloureuses et invalidantes et pouvant être mortelles. Or les mines andines étaient en haute altitude donc en faible concentration d'oxygène, et se sont avérées fatales pour les Africains porteurs de traits drépanocytaires. De fait, les populations afro-américaines du Sud sont établies sur les bandes côtières. Mais l'hypothèse circule que les Indiens des Andes auraient dû leur survie à leur enrôlement dans les mines, rendu obligatoire par cette impossibilité des esclaves noirs importés de travailler en altitude. Avantage reproductif majeur que de résister à 5.000 mètres d'altitude en période de conquista !



Certes, Darwin a incontestablement raison sur le plan zoologique, et il est inutile d'insister sur les avancées de sa théorie. Mais appliquée (surtout par d'autres que lui) à l'Homme, celle-ci s'est avérée épouvantablement destructrice et incapable de traduire la réalité pour la simple raison que l'Humanité doit son développement beaucoup plus à ses capacités de coopération entre les groupes à tous les niveaux, depuis le plus local jusqu'au plus mondial, qu'à la sélection des plus aptes de ses membres. A méditer sans doute dans nos schémas éducatifs.



Non assurément, on aurait bien préféré que l'année du dialogue interculturel vienne après celle de Darwin pour en corriger les effets pervers!

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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