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Les héroïques : la Lorraine, carte postale 1915 ..........Masque Mochica Pérou, Expo Agguttes 2008

Les humeurs de 2008

Mis à jour le 21/12/2008

Les autres jours d'humeur de 2008 :

9 décembre 2008 : Les traces du bonheur ..2/12/08 : Quand les limites n'ont plus de bornes ..23/11/08 : ax2+bx+c sont dans un bateau ..10/11/08 Barack Obama et ses groupes d'électeurs

21 décembre 2008 : Médecine prédictive et identité

Depuis de nombreux mois se multiplient les sites Internet proposant au grand public des diagnostics génétiques. Leurs objectifs au départ médicaux, au prétexte que certains produits agiraient mieux sur certains profils génétiques, sont maintenant généalogiques, identitaires et ethniques.


Dans ce contexte, l'organisation d'une exposition sur la médecine prédictive à la Cité des Sciences et de l'Industrie pouvait laisser craindre un scientisme débridé, débordant de technologie. Il n'en est absolument rien, bien au contraire, et cette excellente surprise de fin d'année doit impérativement être visitée, au moins le dossier qui est en ligne, pour prendre conscience des avancées techniques et surtout des limites dans ce champ qui doit tout prochainement être légiféré.


Le film proposé par le site sur les définitions du gène montre bien la diversité des enjeux que l'industriel, le philosophe et le biologiste ne placent pas au même niveau. Les éclats de rire y sont à cet égard rafraîchissants.


On le sait, l'ADN est présenté depuis un demi-siècle comme la carte d'identité de chacun, signature judiciaire maintenant reconnue comme infalsifiable. D'ailleurs, faudra-t-il bientôt parler de « carte identitaire », de la même façon que l'administration française a récemment transformé, dans un magistral contre sens qui n'a apparemment ému personne, les « cartes d'électeur » en « cartes électorales » ?

Chercher dans cette signature les traces d'une potentielle maladie n'est pas sans conséquences car cela conjugue de façon mortifère le moi intime et un risque de pathologie, qui plus est sexuellement transmissible. Mais rappelons aussi que l'ADN véhicule et transmet les caractéristiques de base de l'identité visuelle de chacun, avec sa forme de visage, la couleur de ses yeux, de sa peau, etc. Faire un parallèle entre ces caractères extérieurs visibles et certaines pathologies (en particulier mentales) ne demande qu'un pas d'extrême simplisme que beaucoup franchissent régulièrement depuis la nuit des temps, souvent de façon hyperscientifique, l'exemple le plus connu étant la phrénologie du XIX° siècle.


Au-delà de la mauvaise fiabilité de nombre de ces tests, en particulier ceux disponibles sur le Net, Lise Barnéoud, auteur du dossier montre la faiblesse relative des chiffres de prédictibilité pour la plupart (certes, pas toutes) des maladies. Ainsi, l'augmentation d'un tiers des risques fait concrètement passer de 6 à 9% le risque pour l'individu de tomber malade. On est en fait dans « l'épaisseur du trait » pour jargonner actuel, alors que présenter 33% d'augmentation a de quoi faire réellement peur et inciter à consommer du test. En outre, l'intérêt thérapeutique est parfois limité, surtout dans le cadre de pathologies multifactorielles.


Enfin et surtout, elle analyse précisément les conséquences psychologiques, sociales et éthiques de la notion de médecine prédictive, parlant d'épée de Damoclès et renvoyant au site de pas de 0 de conduite pour la réflexion sur le dépistage psychologique précoce de l'hyperactivité.


Bref, enfin un dossier accessible et très étayé qui permet d'éviter la simplification outrancière mais tellement partagée ces derniers temps qui articule mécaniquement identité et génétique.


A toutes et à tous, excellentes fêtes de solstice d'hiver!


Stéphane Tessier dautresregards@free.fr


9 décembre 2008 : Les traces du bonheur

Cartographier le bonheur, rêve de tout géographe humain qui se respecte! Et c'est chose faite par les universitaires de Leicester de l'école de psychologie positiviste se fondant sur une méta analyse internationale. Le « bien être subjectif », c'est ainsi que se nomme le bonheur scientifique (le vrai?), peut se mesurer et, par comparaison, permet de visualiser les zones de la planète dont les habitants se disent heureux. Cette carte pose de vastes problèmes de définition à savoir le bien être subjectif élevé a-t-il la même signification (psychologique, physiologique, humaine...) à Ulam Bator et en Colombie? Comment tirer des comparaisons entre moyennes confondant tous les milieux : urbain, paysan, nomade, industriel, etc. ?

Cette cartographie est à l'évidence imprégnée d'ethnocentrisme, même si la technique de projection utilisée est celle de Peters, respectant la surface réelle des continents contrairement à celle usuelle de Mercator qui sur-dimensionne les latitudes tempérées au détriment des tropicales. D'une part, elle considère les entités géographiques que sont les pays comme des structures parfaitement homogènes humainement, psychologiquement, économiquement, etc.; Surtout, elle universalise la notion occidentale du bonheur qui sert d'étalon au monde par la méthodologie d'enquête, le type de questions posées et le type de réponses considérées comme positives. La carte ainsi produite, certes respecte les proportions géographiques, mais impose visuellement une nouvelle norme, encore occidentale, toujours anglo-saxonne.

Les auteurs ne parlent pas d'ethnocentrisme. Néanmoins, ils citent le piège tautologique que représente la commercialisation de la discipline. Sujet de revenus substantiels dans les pays qui l'ont vu naître, c'est là où sont observés comme par hasard les meilleurs taux de bonheur, ce qui tend à confirmer son efficacité clinique.

Les meilleurs taux observés sont en premier lieu scandinaves (Danemark 273), européens (Suisse 273 et Autriche 260), les pires se partagent entre l'Europe de l'Est (Moldavie en queue avec 117) et l'Afrique avec le Zimbabwe 110 et le Burundi 100 qui ferme la marche. La France est 62 ème avec 220, score qu'elle partage avec El Salvador, Hongkong, l'Indonésie, le Kirghizstan, les Maldives, la Slovénie, Taïwan, Timor Est et les Îles Tonga.

Il peut être intéressant de comparer la vision de ce monde du bonheur avec celle du monde producteur de pétrole faite par l'université de Grenoble

Mis à part les contre exemples de la Russie (jeune producteur, malheureux) et inversement de la Mongolie, globalement les cartes se rejoignent. Quelles interprétations proposer ?

Économiques, sans doute à en juger les tâches rouge brique en Europe que sont la Suisse et le Luxembourg mais les contre exemples déjà cités de la Russie et de la Mongolie plaident en sens contraire, et que dire des scores identiques observés à Hongkong et au Kirghizstan ?

Politiques avec une démocratie plus favorable au bonheur ? On s'abstiendra de porter un jugement sur tel ou tel pays.

Sans doute au moment de l'enquête (2002), la certitude inconsciente des habitants que ce pétrole dont leurs sous sols regorgent, poursuivrait une hausse constante de ses cours, alors que les pays voisins sont dépourvus de cette ressource, joue-t-elle un rôle dans une vision résolument positive de l'avenir collectif. Ce facteur pourrait ainsi éclairer la similitude des cartes, en étant combiné avec la relativité du terme de bonheur face à des enquêteurs formés à l'occidentale et le lissage des moyennes. Mais, avec l'effondrement aujourd'hui constaté du cours du baril, le bonheur scientifique a-t-il aussi chuté dans ces pays ? A suivre...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

2 décembre 2008 : Quand les limites n’ont plus de bornes

Petit détail d’urbanisme. Rue du Moulin des Lapins, fiction des années 90 dans le 14° arrondissement de Paris, rue piétonne sans commerce bâtie ex nihilo sur un terrain autrefois Compagnie Générale des Omnibus, auparavant « folie » du Duc du Maine, appelée alors le Terrier aux Lapins. Le nom de la rue, artificiellement reconstruit il y a dix ans, sert maintenant de marqueur identitaire géographique. Il y a « ceux du Moulin des Lapins » (hélas le tag de reconnaissance vient d’être repeint), et, entre autres, « ceux du Moulin de la Vierge », proche et toujours quatorzièmiste, mais c’est pas pareil ! La généalogie, l’identité, l’appartenance s’enracinent dans le territoire, quel qu’il soit, avec une rapidité stupéfiante.

Ses arbustes ont, cette année enfin, réussi à pousser !

Naguère, un grillage matérialisait la différence entre là où on peut marcher, courir, stationner, et là où on doit respect aux plantes. On voit encore les traces de son arrimage au sol, du costaud!

Irrémédiablement, semaine après semaine, les pauvres buissons, à la croissance lente et régulièrement replantés, étaient piétinés, massacrés, et on ne pouvait que se lamenter sur ces jeunes qui ne respectent rien, etc., etc. Cet été, un mouvement d'abandon permit à la flore sauvage de se développer : coquelicots, pissenlits égayèrent une rue qui redevenait champêtre.

Puis, je ne sais quel génie de la Mairie a décidé de supprimer ces barrières, labourant le terrain de nouveau avant de faire de nouvelles plantations d'arbres à papillons, suscitant à la fois tristesse face à l'abandon des fleurs sauvages et circonspection du quartier sur l’avenir des arbustes, tous rapides qu'ils soient. Mais, ô miracle, les voilà préservées, elles poussent ! Personne ne les arrache, ne les piétine, ne les touche. D’aucuns y verront l’effet des médiateurs maintenant en maraude dans la rue, mais l’occupation de l’espace prohibé et son piétinement étaient surtout le fait de jeunes chahuteurs la journée et non pas de jeunes noctambules en besoin d’éducateur de rue.

J'y vois plutôt le témoin que seule une barrière matérialisée mérite d’être transgressée. Par sa séparation, elle témoigne d'une volonté humaine d'exclusion, elle fait signe, elle montre une limite. A l'instant de sa disparition, là où il n'y a plus de borne, piétiner les arbustes perd tout son sens. Pour même les plus chahuteurs, la limite se fait spontanément entre monde végétal et monde humain, suscitant un évitement qui s’avère protecteur du premier.

Dans la définition identitaire et d’appartenance, en est-il autrement ? Si les limites de leurs définitions d'identité sont laissées aux Autres aussi labiles, friables, évolutives, non bornées, qu’elles le sont en l’esprit de chacun d’entre nous, y aura-t-il encore un sens à s'opposer et à transgresser violemment ? Si il n’est pas défini a priori que les transgresseurs sont dans la rue et qu’il faut leur mettre une barrière physique, ne pourrait-on pas reconstruire un autre espace public où socialisation ne rime plus avec cloisonnement ? Dans le même sens, on peut espérer aussi que la communauté des Moulins se superpose à celle du quatorzième pour lever la barrière entre ceux des Lapins et ceux de la Vierge.

Mais ces barrières physiques, ces bornes du « Soi », ne sont-elles pas aussi les baladeurs dans les oreilles, les pare brises des voitures, les portables greffés, les écrans multiples qui s'interposent, auxquels répondent des capuches sur les têtes, des regards fuyants, des allures dégingandées qui s’étonnent et sourient lorsqu’une attention leur demande si ce Red Bull qu’ils boivent a vraiment bon goût ?

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr


23 novembre 2008 : ax2+bx+c sont dans un bateau

Ce tableau [analytique de TOUTES les idées] ainsi arrêté, on distribua à chaque Pansophiste une matière à traiter ; l’un fut chargé de l’agriculture, considérée dans chacun de ses rapports ; le commerce & toutes ses branches échurent à un autre ; un troisième, engagé à s’occuper de la population, ayant trouvé la matière trop vaste, demanda du secours, & se déchargea des calculs à faire sur un mathématicien profond, qui laissa à un homme ordinaire les observations assez peu nécessaires en pareille matière, où il ne s’agissoit à son avis que de calculer.

Anonyme (attribué à Louis Sébastien Mercier)
Voyage de Robertson aux Terres Australes
Amsterdam 1767


Les solutions mathématiques ont le grand avantage de n'être pas discutables. A la base de la science qui n'a pas de lieu différentiel pour exercer sa loi, elles légitiment l'universalisme, la globalisation des problèmes, des questions et des solutions et ont permis de structurer la mondialisation. Leur efficacité concrète qui les rend capable de faire voler des avions, tenir des ponts, leur confère le statut de langage commun d'une absolue vérité. Le carré de l'hypoténuse reste ce qu'il est sur la Lune ou dans les Îles Salomon et les hiérarchies entre groupes humains se structurent entre ceux qui peuvent résoudre l'équation, et ceux qui n'y parviennent pas. C'est simple, indiscutable, limpide et bénéficie de l'effet d'évidence des premiers concepts réellement assimilés à l'école primaire.

Le monde appartient aux matheux, et la biologie cérébrale donne des coups de boutoir sur l'ultime rempart de l'indicible, du mystère : la pensée. Sans doute dans une tautologie à laquelle nous sommes accoutumés, va-t-elle nous démontrer l'origine génétique de la bosse des maths, ré-inscrivant ainsi dans le marbre de l'atavisme sans rémission les différences et l'irréductibilité de la diversité humaine tout en auto-légitimant la hiérarchie observée.

C'est ce que démontre la description qui est faite de l'interaction entre deux groupes humains rassemblés en 2008 autour du lancement d'un satellite. Le N°39 de CNES Mag (novembre 2008, rubrique société, article Sinnamary, version pdf) livre en effet un article éloquent sur la perspective de communication entre deux équipes d'ingénieurs. A l'occasion de l'arrivée à Kourou des russes de Soyouz, la question des relations entre eux et les « français d'Amérique du Sud » est posée en termes « culturels ». La première perspective est culinaire et tout le monde s'accorde pour partager les cuisines, en échangeant les invitations à partager le pain et le vin. Deuxième perspective la pêche à la ligne. Une photo montre un russe victorieux sortant de l'eau un magnifique poisson. Enfin, une tournée en pirogue leur permet d'explorer ensemble la Guyane, à la manière du plus banal touriste. Le tout est présenté comme un grand succès d'intégration.

En réalité, cette présentation ne laisse d'inquiéter sur les représentations des acteurs mais aussi (voire surtout) des journalistes, pourtant pas matheux, qui devraient être chargés de donner un peu de sens éthique à leur pratique. En effet, là où le tournage du film « l'État Sauvage » sur les questions de racisme et de domination en 1978 avait posé de vrais problèmes de sécurité et des réactions très violentes de la part des figurants locaux, cette communication « culturelle » réussie entre scientifiques fait fi de l'environnement humain local. S'entendre pour résoudre la problématique de lancement d'un satellite passe par le partage d'une démarche coloniale de façon semble-t-il totalement naturelle.

Ce qui met la puce à l'oreille est l'absence même de référence exotique aux indigènes, comme si les auteurs de l'article avaient senti confusément l'obsolescence du cliché et voulaient parer aux critiques par anticipation. Cela n'empêche pas nos matheux de se rassembler autour du déni de tout statut à la « façon d'être ensemble locale », laquelle bien évidemment n'a pas la moindre idée de la manière d'envoyer trois boulons dans l'espace.

Ainsi, l'absence de référence aux populations locales, le fait qu'elles soient totalement ignorées dans cette démarche « culturelle » d'échange et de partage, loin de les protéger, recrée implicitement les hiérarchies autrefois établies entre lances, flèches et mousquets et imagées dans les livres d'explorateurs. Le partage ne concerne en réalité que le territoire géographique. Le pire est que la pertinence de cet ordre des choses sera démontrée par la réussite du lancement du satellite, seul objectif qui compte.

Les deux équipes et le journaliste font donc leur anthropologie sans le savoir, et sans honte aucune. Or, imagine-t-on un seul instant la crédibilité d'un travail anthropologique sur les chercheurs du CNES qui se mêlerait d'émettre un avis sur leurs équations ?

Porteuses de cet absolutisme de leur vérité, les mathématiques serviraient-elles de support à une renaissance des dogmatismes ?


Ax2+bx+c sont dans un bateau, c tombe à l'eau : clin d'oeil, récemment (19 novembre 2008), un astronaute a perdu un sac non amarré dans l'espace, ce qu'aucun indien n'aurait fait à partir de sa pirogue ! Les machos affirment sur Internet que c'est parce que cet astronaute est en fait une astronaute...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

10 novembre 2008 : Les identités selon Obama

Les publics ciblés par le candidat Barack Obama sur son site Internet (www.barackobama.com) à la rubrique « People »

Alors que tous les espoirs de la diversité s'investissent dans cet évènement, retombons sur terre. Sur le site du candidat, l'identité s'acquiert par l'appartenance à une des catégories suivantes que l'adoption de l'ordre alphabétique en anglais rend surréaliste.

Asiatiques-américains et insulaires du Pacifique, Africains américains, Américains expatriés, Américains avec handicap, Arabes Américains, Européens et Méditerranéens Américains, Environnementalistes, Premiers américains, Génération Obama, Juifs Américains, Enfants, Travailleurs, Latinos, LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans), Gens de Foi, Républicains, Américains ruraux, Seniors, Petites entreprises, Sportifs, Étudiants, Vétérans et familles de militaires, Femmes


Certes le choix identitaire est laissé à l'appréciation de l'internaute mais a-t-il vraiment le choix ? En outre, ces appartenances reflètent-elles une véritable identité ou plus prosaïquement un regroupement autant forcé que revendiqué qui permettra de mieux segmenter le marché ? L'ethnologie coloniale ne procédait pas autrement en instituant les catégories d'« ethnies » sur une réalité complexe et fuyante qu'il s'agissait de contrôler.

A la question « qui suis-je ? », il est donc proposé de répondre « à qui je veux ressembler ! » Je n'ai pas de droit à être moi dans une singularité non quantifiable. La diversité a bien des limites...

A suivre...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr



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