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Gabriele Münter Écouter (portrait de Alexej von Jawlensky) (Détail)........................Athènes musée archéologique.............................Vuyile Cameron Voyiya Rhythm in ¾ time (détail) ........................................

 

L'humeur

Mise à jour le 22/6/2017

Humeurs précédentes :

6 juin 2016 : Un robot quai Branly  6 janvier 2016 : 11/13/15, une alchimie complexe 4 octobre 2015 : réflexions autour de la radicalisation 3 février 2015 : Je suis Charlie et après ?

5 décembre 2014 : Pourquoi je n'irai pas voir Exhibit B...... 8 janvier 2014 : Refonder les politiques d’intégration : De bonnes intentions mais un certain manque de courage

8 juin 2013 : Mettre les cultures en cases et en protocoles    24 décembre 2012 : La construction pédagogique de stéréotypes : à propos d'un jeu public dans un musée au Brésil (et un codicille finlandais 2015)

7 mars 2012 : A propos du Halal, du Casher et de la République... 12 février 2012 :A propos du samedi de REGARDS du 11/02 et des autochtones

3 janvier 2012 : La médecine coloniale ...... 11 juin 2010: La flottille humanitaire ........ 2 avril 2010 Le retour des TCC ? La montagne honnête accouche d’une souris bancale.

.28 mars 2010 On a reçu, on a revu : séjour interculturel !.......6 mars 2010 :Travail de terrain et façons de voir ....1er février 2010 : Identité biologique et génétique : Tout se complique !...

Jeter un œil sur les humeurs 2009

Et pourquoi pas celles de 2008?

22 juin 2017 : En santé mentale aussi, digital is beautiful ?

Les modules de soutien à la santé mentale en ligne se développent à grande vitesse. Les arguments pour en justifier l’usage sont essentiellement d’ordre managérial (faible besoin de personnel, baisse des coûts, disponibilité 24/24 et 7/7, accessibilité même dans les zones reculées, etc.). Plus rarement est invoquée leur efficacité clinique, semble-t-il pas très bien démontrée par les techniques de l’evidence-based medecine, encore faudrait-il être sûr de la pertinence de ces méthodes dans ce champ de recherche.

Ici, le débat sur la validité en santé mentale des thérapies cognitivo-comportementales qui visent à aller vite ne se pose pas car elles sont les seules méthodes numérisables, et elles fondent donc tous les modules proposés. Balayant toute la diversité culturelle du rapport à l’autre, à l’angoisse existentielle, et les singularités psychiques, ces méthodes entendent standardiser les traitements sous des dehors de « personnalisation » qui, cochant des cases, n’est en réalité qu’un simulacre numérique.

Destinés à apaiser l’anxiété ou à « chasser les mauvaises idées », la conception de ces modules vise à guider l’internaute dans sa connaissance de lui-même et à lui permettre de surmonter son anxiété. Loin de la patiente élaboration psychique qui contribue à être capable de gérer seul ses humaines angoisses existentielles, les modules proposent des effets rapides et, affirment-ils, durables. Mais cela ne va pas sans poser quelques questions :

1) Si on trouve des effets cliniques mesurables de « bons » modules, cela veut dire qu’on pourrait mesurer des effets négatifs sur les mauvais, alors que la doxa veut qu’on n’ait jamais prouvé la nocivité de ces programmes. Il vaudrait dès lors peut-être mieux pour la santé mentale publique se préoccuper de réguler le contenu du web avant de proposer d’autres modules.

2) Les principaux résultats observés l’ont été sur des patients qui en font un « usage régulier et engagé ». Soit une autre définition de l’addiction à l’écran, qui a été bien décrite et identifiée. Quelle différence entre les autres béquilles addictives avec ou sans produit auquel tout un chacun recourt pour résoudre les susdites angoisses ? Et est-il aussi anodin d’être accroché à un module ?

3) Plus grave encore, l’un de ces modules revendique 900.000 téléchargements et va mettre à disposition une application pour montre connectée, à chaque instant le porteur pourra vérifier son taux d’anxiété. Au-delà des questions partagées avec les données somatiques de sécurité et de traçabilité, ainsi que l’auto alimentation de l’angoisse, cette ampleur engendre une brèche dans la stabilité d’une société par toutes les vulnérabilités qu’elle identifie et engendre. Une telle liste représente 900.000 personnes suffisamment anxieuses et hypochondriaques pour y avoir recours. 900.000 vulnérables qui vont s’engager dans une relation de confiance avec le module, seule à même de permettre de surmonter leur anxiété, donc éminemment vulnérables aux messages qui y seront délivrés. A l’heure où les Etats se disputent pour savoir lequel s’ingère dans les processus électoraux des uns des autres, le mythe de l’anonymat sur le web doit être déconstruit et ces 900.000 vulnérables peuvent être considérés en grand danger. En effet j’ose à peine imaginer ce qu’il peut se passer si un hacker malveillant se saisit de cette liste et introduit dans le module des idées suicidaires, complotistes voire terroristes…

6 juin 2016 : Un robot quai Branly

Un projet intéressant a vu le jour en 2012 à l'initiative de plusieurs chercheurs et d'un anthropologue, Denis Vidal qui a publié le livre « Aux frontières de l'humain ; Dieux, figures de cire,robots et autres artefacts. ». L'idée du livre est de réfléchir s'il existe des propriétés spécifiquement et irrésolument humaines, face aux robots et autres artefacts et lesquelles. Dans cette perspective l'auteur parle « d'ontologie animiste » pour analyser les réactions spontanées des humains face aux machines robotisées. En qualifiant ainsi ces projections, l'auteur imagine que l'individu confère à son interlocuteur des « formes d'intériorité suffisamment semblables pour se voir attribuer un statut de « personnes » relativement similaire ». L'interlocuteur peut être classiquement un animal, un arbre dans les sociétés premières ou , et c'est le propos de l'auteur, un robot.

Même si la réflexion n'est qu'à l'état d'ébauche dans ce livre destiné au grand public, elle pose un certain nombre de jalons sur les relations humains-robots qui en renouvellent un peu la pensée, après Asimov ou Turing. L'étonnant est le lieu d'expérimentation qui a été choisi : le musée Branly. On aurait pu croire que d'autres musées se seraient mieux prêtés à l'exercice comme Beaubourg ou le musée d'art moderne, voire la fondation Louis Vuitton d'art contemporain, coutumier des installations. Non, ce fut ce musée des « musée des arts et civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques », excluant donc l'Europe et, implicitement la modernité, qui a été choisi. L'auteur ne donne aucune piste pour comprendre les raisons de ce choix et on ne peut que supputer la convergence de son analyse ontologique animiste de l'état de robot avec l'imaginaire qui rôde dans cet espace muséal qui se réfère sans cesse aux sorcelleries et autres registres explicatifs non scientifiques attribués aux peuples « premiers ».

L'enregistrement (mot de passe : berenson2012) qui en fut fait est trop bref pour pouvoir se faire une idée de la pertinence ou non de la théorie de l'auteur. Mais on peut aussi se poser un certain nombre de questions. La surprise aurait-elle été autant forte dans un espace d'art contemporain aux installations toujours plus interpellantes, leur objectif étant justement de surprendre le public ? Le contexte un peu mystérieux de ce musée où l'obscurité rivalise avec la structure biscornue et l'effroi engendré par certaines œuvres dont c'est précisément l'objectif, n'est-il pas à l'origine de ces angoisses soudaines face à cet intrus qui rôde ?

Et finalement, le dialogue avec la machine qu'entretient le public serait-il si différent de celui qu'il engagerait avec un animal sympathique qui déambulerait dans les couloirs du musée ?

Enfin une telle expérience mériterait sans doute d'être organisée au récent musée de l'homme, là où les visiteurs n'attendent ni interpellation contempooraine brutale, ni mystère d'un ailleurs magique mais simplement un regard sur leur propre humanité.

Stéphane Tessier

6 janvier 2016 : 11/13/15, une alchimie complexe Texte en PDF

S’il est difficile de trouver les mots justes sur le champ de tels événements, on ne peut rester silencieux indéfiniment.

Le titre en mettant la date sous son format américain prend un aspect volontairement ésotérique auquel il est toujours fait appel lorsque les choses ne sont pas dicibles ou trop mal dites. Succession de chiffres impairs, démonologie sont là pour faire sens alors que les contrecoups de cette tragique nuit agitent encore violemment la société française.

La Corse se laisse déborder par ses habituels démons, les élections régionales, du moins lorsqu’on est allé voter, voient l’émergence extrême du rejet, Béziers devient l’emblème des postures haineuses à l’égard de propositions musulmanes plutôt apaisantes, jusqu’au gouvernement socialiste qui fait de l’autre étranger (au moins à moitié) le bouc émissaire. Au quotidien, la peseuse de fruits du supermarché, agacée par une demande de peser deux bananes individuellement par des personnes ne parlant absolument pas français, se lâche en parlant d’invasion de tous les continents. Le verrou est débloqué, la facilité et la simplification trouvent leurs ressorts dans les réflexes habituels.

Oui, mais tout discours à contrecourant est systématiquement discrédité comme « politiquement correct », bisounours, utopique… Péchés capitaux, donc non recevables. Alors que les Onfray, Finkelkraut et Zeimour prennent de plus en plus de place médiatique, proportionnellement à leurs outrances.

Face à tout cela, il nous faut quand même tenter de comprendre un peu ce qu’il se passe alors que les banlieues musulmanes ne sont pas en feu, que mes collègues musulmans ne tentent pas de me planter un couteau, mais bien au contraire me tendent la main, plus sidérés encore, bref alors que tous les signes montrent que ces meurtriers n’ont rien en commun avec nos voisins, nos cousins, et surtout pas leur religion.

Alors que s’est-il passé ce 13 novembre 2015 ?

Si l’on en juge par les informations qu’on nous transmet et les expériences au contact de ces populations, on peut proposer trois registres d’analyse induisant aussi trois modes d’interventions, dont au moins deux ont déjà été mis en œuvre.

Le premier est le profil de ces jeunes, certes confrontés à des difficultés socio-économiques et de stigmatisation, mais pas plus ni moins que tous leurs contemporains, et pas tous, puisqu’il existe nombre de convertis. On peut cependant identifier un trait commun, qui n’est pas propre à notre époque : la quête de radicalité adolescente. Cette quête, qui peut être d’autant plus forte qu’elle est sous tendue par un fort malaise de transition identitaire, se vit au quotidien dans les structures d’accueil des jeunes, tant psychologiques que judiciaires. Face à cette quête intemporelle se pose la question de l’offre de la part de la société contemporaine.

Que proposons-nous comme idéal d’absolu à notre jeunesse ? Finies les cellules communistes locales, finies les groupes d’éducation populaire, certes il subsiste un peu de scoutisme qui joue son rôle, mais c’est bien maigre. Le propos est l’individualisme et la consommation, avec un fond d’angoisse massivement asséné par les outils institutionnels sous forme de peur du sida, de la grossesse, du réchauffement climatique, du chômage… Le « no future » des années 70 s’est institutionnalisé en unique message transmis à toutes ces générations que les adultes semblent vouloir à tout prix neutraliser par la peur. Que peut produire cette angoissante antienne sur des adolescents parfois mal encadrés, en doute identitaire ?

Forcément une pulsion sacrificielle qui va leur donner du sens.

Dans un deuxième temps, la question se pose de leurs trajectoires : quel va être le déclic, qui sera le catalyseur ? Chaque époque a eu ses radicalités, n’oublions pas Action Directe, Baader et Meinhof, les Brigades Rouges, etc. Et chaque espace a aussi ses régulations. Quand on cherche ce que deviennent les enfants des rues survivant à l’âge crucial de 14 ans où leur témoignage devient judiciairement recevable, on les retrouve systématiquement dans des espaces clos, contenant, où les questions de choix individuels ne se posent pas, entièrement guidés par les éléments extérieurs livrés comme des prêt-à-penser qui donnent sens : les maffias, l’armée, la prison (gardiens ou détenus) et les ordres religieux.

Ces vulnérabilités sont évidemment pain béni pour n’importe quel prosélyte, que ce soit le chef mafieux qui ordonne un contrat ou le chef religieux qui téléguide de l’étranger un attentat.

On a déjà décrit comment le romantisme adolescent contemporain prend les atours de l’Islam, comme symbole de la lutte contre l’institution vécue comme oppressante, mais aussi comme guide de pensée, orientation au sein d’un monde déstabilisant sur fond de décolonisation inachevée et mal digérée et de conflit israélo-palestinien en impasse. Il n’est qu’à voir le Ramadan vécu comme une posture identitaire revendiquée par des enfants pré-pubères non musulmans. L’exotisme oriental de la lutte rajoute au charme, comme le faisaient en leur temps la Bolivie, Cuba ou le Viet Nam.

Le deuxième registre est précisément celui du contexte géopolitique international. Inutile d’insister sur le rôle dévastateur de Daech et Boko Haram. Il semble que tout cela soit parfaitement établi, depuis Ben Laden armé par la CIA dans les camps de réfugiés afghans au Pakistan des années 80. Leur place dans la construction de l’équipement idéologique, dans la déstabilisation de régions entières du globe, et dans l’ingénierie des attentats justifie amplement la lutte armée sur place. Mais c’est un lieu commun de redire que cette guerre ne peut pas être militairement gagnée si elle ne s’accompagne de structuration politique et de rééquilibre dans les échanges économiques…

Quittons la géostratégie pour revenir à nos jeunes car, pour autant, la guerre ne sera pas suffisante tant que nous ne proposerons pas d’alternative utopique crédible à une jeunesse désemparée. Sans doute les zadistes si décriés représentent-ils à cet égard une voie nettement plus constructive !

Enfin le troisième registre est la proximité du grand banditisme. On a beau affirmer dans tous les médias qu’on peut facilement acheter une Kalachnikov dans les cités, il faut y avoir des relais fiables et disposer des confiances nécessaires, ce qui n’est pas donné à n’importe qui. J’ai beau travailler dans une ville connue pour fournir quelques braqueurs, personne ne répondra à ma demande d’arme si je la formule ! Et je sais la très grande majorité des jeunes qui y vivent tout-à-fait étrangers à ces espaces. Non qu’ils en ignorent l’existence, mais ils en sont personnellement ou familialement éloignés et veulent le rester. L’intervention qui consiste à déstabiliser le milieu du grand banditisme par des perquisitions sans fin semble assez pertinente pour le motiver à stopper son aide à des terroristes qui bousculent son petit commerce.

Face à cet enchevêtrement de registres, il faut analyser ce qui va faire que l’alchimie prendra ou ne prendra pas, comprendre aussi ce qui peut la déprendre.

Passons sur la géostratégie qui est loin des champs d’action de REGARDS, mais où l’action est sans doute légitime pour couper les racines idéologiques et logistiques, pour se concentrer sur la rencontre de jeunes un peu perdus avec le grand banditisme.

À cet égard, les propositions politiques actuelles semblent bien inadéquates :

Incarcérer ces jeunes fragilisés revient littéralement à leur confier les clés du grand banditisme et à acquérir, s’ils ne les avaient déjà, les confiances nécessaires pour se procurer le matériel dont ils ont besoin. Sans compter les effets délétères de la rancœur d’être derrière des barreaux sur une construction identitaire flageolante. N’est pas Nelson Mandela qui veut !

Il en est de même de cette déchéance de nationalité brandie comme un symbole de nature à désamorcer la radicalisation. En réalité, ses effets seront exactement inverses sur des constructions identitaires fragiles. Là où seuls l’accompagnement bienveillant et l’accueil permettraient de remettre en selle des ados perdus, le message envoyé est la rupture potentielle du lien officiel et symbolique avec la République. Sans compter qu’une fois constitutionalisée, cette déchéance pourra être élargie à toutes sortes de délits par quelqu’autre pouvoir exécutif amené à succéder au gouvernement actuel.

L’appartenance nationale, au lieu d’être le socle inaliénable sur lequel on peut fonder une construction identitaire, devient des pieds d’argile sur lesquels on ne peut plus compter dès lors qu’il fait un peu chaud. A la quête d’identité va donc se joindre la quête de stabilité. On a tout faux…

Mais alors que faire ?

D’abord remettre les choses à leur juste place médiatique. Cesser de donner la primeur aux cassandres et basheurs, laisser la place à quelques paroles d’espoir. Cesser d’angoisser la jeunesse à l’égard des fléaux actuels (sida, réchauffement climatique, chômage) qui, tout bien considérés ne sont pas grand-chose, comparés à ceux du siècle dernier (mortalité infantile, famines), même s’il doit exister une véritable prise de conscience écologique. Mais par les décideurs qui devraient se culpabiliser, pas par les jeunes.

Ensuite, en traitant les jeunes revenant de Syrie non comme des délinquants mais comme des victimes de mouvements sectaires. S’il faut les incarcérer pour protéger la collectivité, le faire dans des conditions d’accompagnement psychologique exceptionnelles, non seulement pour les tenir à distance du grand banditisme mais aussi pour traiter leur radicalisation dans son origine psychique même.

Le plus important est l’indispensable retour dans les quartiers de dispositifs de socialisation positive qui aillent au-delà des sorties au zoo ou de l’aide au devoir. Retrouver des moteurs qui donnent sens à l’existence, ouvrant des alternatives civiques aux modèles religieux de prêt à penser confortables et faciles à enfiler. Mettre sur les trajectoires de ces jeunes d’autres façons de penser le monde et de s’y investir. Bien entendu améliorer les conditions socio-économiques aidera, mais ce ne sera en aucun cas suffisant.

La sidération vécue par les musulmans de France doit permettre de construire un véritable Islam de France, républicain que beaucoup appellent de leurs vœux. En l’absence de parole structurée, seuls les extrêmes sont audibles, ce qui laisse le champ libre à toutes sortes de stéréotypes et d’amalgames. Le travail est d’importance mais indispensable.

C’est donc tout le champ de l’éducation populaire régulièrement et méthodiquement réduit depuis trois décennies par les institutions (à quoi ça sert ? Des chiffres !) qu’il s’agit de réinvestir massivement.

Nos politiques vont-ils prendre la mesure de l’urgence à le faire ?

Stéphane Tessier

4 octobre 2015 : réflexions autour de la radicalisation

Le 29 septembre 2015, Jean Blairon, directeur de l'ASBL Belge RTA a bien voulu animer un séminaire de réflexion à Créteil (séminaire santé mentale, jeune et précarité du réseau Créteil Solidarité) en exposant les réflexions menées par son équipe autour des interventions de Michel Wieviorka et Fahrad Khosrokhavar.
Passionnante et très éclairante sur des enjeux très confus actuellement, son intervention peut être écouté en cliquant ici. (
Attention, Mozilla peut boguer, lire avec IE ou Chrome)

Plus d'information est disponible sur le site de RTA : http://www.intermag.be/

- L'article consacré à la campagne "Je suis Charlie" et aux questions qu'elle avait posées à Jean Blairon :
http://www.intermag.be/analyses/72-analyses-et-etudes/499-alors-et-ainsi-je-serais-charlie  
 
- Les trois conférences organisées dans le cadre du programme de formation. La première est en version écrite ; les deux autres (M. Wieviorka et F.Khosrokhavar) en version vidéo :
http://www.intermag.be/carnet-conference-radicalisation  
 
- L'étude que Jean Blairon et son équipe ont consacrée à la question de la prévention de la radicalisation, rédigée après l'exécution du programme :
http://www.intermag.be/archives/lien-aide-a-la-jeunesse/518-radicalisation-prevention-et-milieu-ouvert  

3 février 2015 : Je suis Charlie et après ? Version pdf

Difficile de s’exprimer depuis les 7, 8, 9 et 11 janvier 2015. Tant de choses ont été dites, écrites, critiquées que l’impression de répétition inlassable et lassante est énorme. Mais en même temps, difficile lorsqu’on a des ambitions telles que celles de l’acronyme de REGARDS (Repenser et Gérer l’Altérité pour Refonder la Démocratie et les Solidarités) de rester silencieux.

Il nous a fallu du temps pour digérer, dépasser la sidération. Notre AG a eu lieu le 10 juin et en a été bien entendu profondément affectée ! Il nous a fallu du temps pour ne pas réagir trop émotionnellement, pour mettre du sens et élaborer sur la base de nos expériences et réflexions antérieures. Face à des réactions qui vont maintenant dans tous les sens, il est temps de proposer un angle d’analyse.

En effet, il est aujourd’hui de bon ton de « tempérer l’enthousiasme né du 11janvier », de « bémoliser les constats de mobilisation », comme le traduisent de nombreuses analyses qui vont « dans le désespéré, le morbide l’emmerdant » comme Cabu qualifiait les actuels succès littéraires français. Et, effectivement, il est mieux porté de dire que 100 incidents ont eu lieu dans les écoles lors de la minute de silence plutôt que 63.900 établissements n’ont rencontré aucun problème, ou ne les ont pas perçus comme problèmes. Il est plus gratifiant de dire que les musulmans n’étaient pas dans la manif et que c’était la « France d’Amélie Poulain » qui était dans la rue, que de constater l’inverse parmi tous ses amis qui en étaient, ou de dire la condamnation unanime de la part des musulmans rencontrés. Sans abusivement « rosir » le tableau ni occulter certains écueils, force est de constater qu’il s’est passé quelque chose et qu’il y aura un avant et un après dans la perception de la diversité française.

Sur les événements mêmes, il est nécessaire de distinguer les deux carnages.

Le premier fut la véritable décapitation de la génération libertaire dont l’adolescence a été socialisée en 68, évidemment majoritaire à REGARDS. À cette époque, sur le terrain, un réseau de militants offrait à une jeunesse en quête de renouveau des options, des idées, des espoirs, certes totalement utopiques, mais rafraichissants. Décolonisation, ouverture des espaces de dialogue dans les entreprises, rapports de force du Grenelle économique qui parvenait à certains résultats, et puis, et puis, une société qui se transformait en profondeur, sous nos yeux, plus libre, plus ouverte, plus tolérante, l’impertinence n’était plus un péché républicain. Avec de nombreux abus et dérives, sans aucun doute, on ne fait pas de transformations sans casser des œufs. Une profonde scission dans les années 70 a ainsi séparé les partisans de l’action radicale déjà terroriste, des artisans du baba cool, des établis qui délaissaient études et avenir pour faire de l’agit’prop dans les usines, et des réformateurs. Mais ce qui les unissait était ce fond culturel commun qu’incarnait Charlie Hebdo, même si en 2014, il agaçait, irritait et qu’on ne le lisait plus.

Cette décapitation rend toute une génération orpheline et révèle ce qu’on avait refusé de voir : seuls les vieux étaient encore porteurs de cette impertinence. La jeunesse ne s’y retrouvait pas, alors même que l’adolescence reste cet éternel grand Duduche et que les blagues potaches courent encore largement dans les lycées et collèges, elle investissait d’autres espaces de rébellion. L’impertinence de Charlie avait un sens politique que ceux qui n’ont pas connu 68 en réalité ne pouvaient pas percevoir. La réception de la dernière une de Charlie, à nos yeux dans son dessin et son propos plutôt apaisante (à condition de ne pas avoir l’esprit mal tourné en la regardant à l’envers), montre que ce sens politique n’est pas partagé et surtout pas communicable de cette façon. Il est perçu comme une violence quasi d’État, officielle. Autour du monde, des écorchés vifs sont ainsi prêts à mourir pour une image, comme nos révolutionnaires qui, naguère, décapitaient les statues des églises. Bien entendu, au plan international, beaucoup sont prêts à instrumentaliser cette sensibilité à fleur de peau, et nous avons la chance que personne ne soit venu s’immoler par le feu devant les locaux de Libération. Ce qui traduit quand même un certain niveau de réflexion de la part de la jeunesse dite « radicalisée ».

Le deuxième carnage, celui de l’hypercacher porte un autre sens. C’est un acte résolument et atrocement antisémite aux dimensions racistes revendiquées. Le premier meurtre de ce terroriste s’est produit à l’arrivée d’un car d’enfants juifs, probablement la véritable cible, mais qu’un malencontreux accrochage avait détourné. La policière qui aidait au constat en a été la victime.

Les passages à l’acte comme celui du 9 janvier ou de Mérah sont exceptionnels, mais moins rares sont les cambriolages antisémites comme celui de novembre dernier à Créteil. La différence entre attaquer un supermarché et assassiner des personnes parce que juives et choisir la cible d’un cambriolage parce qu’on pense que « les juifs ont de l’argent » est ténue. Dans les deux cas c’est un acte raciste et un acte de grande délinquance, le premier est suicidaire, le second a une vocation utilitariste, mais ils puisent leur moteur aux mêmes sources qu’il faut tenter de remonter.

On en trouve aussi les traces dans la réception par les jeunes des actes posés dans les établissements (minute de silence, débats, etc.).Elle doit être analysée sous plusieurs perspectives : Lorsqu’un jeune perturbe en criant la minute de silence, c’est évidemment une transgression qui doit être vue comme un véritable incident, mais lorsqu’un autre prend la parole et déclare qu’il n’est pas Charlie parce que les caricatures l’indisposent, n’est-il pas en train d’utiliser précisément cette liberté d’expression que l’on défend ? S’il ose le dire ouvertement, n’est-ce pas préférable car s’exposant au dialogue, que de le laisser mariner dans son jus la nuit devant son paranoïaque clavier d’ordinateur ? Dès lors pourquoi qualifier ce débat d’incident, comme le font certains ?

Comme si ne pas partager l’unanimisme était un délit. Rappelons-nous justement cette période d’après 68, où Hara-Kiri avait été interdit, où parler de la guerre du Vietnam dans les écoles était prohibé, sans évoquer la sexualité qui requérait une autorisation parentale. Que serions-nous devenus si nous avions lâché l’affaire et échoué à imposer ce dialogue ?

Maintenons donc l’espace de discussion et autorisons l’émergence de discours qui font mal certes, qui sont absurdes souvent, mais qui doivent pouvoir s’extérioriser sans être qualifiés de « problèmes » ou « d’incidents », sous peine de les voir relégués dans une clandestinité, racine de toutes les frustrations, paranoïas et finalement, violences.

Ce n’est en effet pas un scoop de dire que le discours antisémite reste vivant en France, et qu’il n’est pas le privilège de comiques qui en font leur fonds de commerce, ou de partisans d’extrême droite. Ni même de musulmans. Ce n’est pas non plus une nouvelle en sociologie de dire que, dans un contexte paranoïaque, toute répression brutale d’opinion sans explication large, claire et détaillée ne peut produire que son renforcement.

Le discours antisémite est relayé par ceux qui se considèrent comme les palestiniens de la société française et s’y identifient, qui se sentent relégués, parqués, exploités par une société qui ne leur laisse pas ce qu’ils considèreraient à tort ou à raison comme une juste place. Il est entretenu par ceux qui, écoutant le patronyme d’un animateur de radio, disqualifient son discours, pensent complot et complicités, par ceux qui comprennent mal l’importance faite dans les médias et à l’éducation nationale à la Shoah, faute d’explication de ce qu’elle représente comme aboutissement d’une mécanique idéologique d’industrialisation de l’élimination humaine. Le discours antisémite veut aussi s’alimenter dans ce qui est considéré comme une trop faible part faite à l’histoire de l’esclavage (omettant au passage son actualité au Sahel). Le fameux « deux poids, deux mesures » s’alimente sur une sorte de surenchère victimaire, de qui est le plus à plaindre, dont la seule conclusion ne peut être que le renforcement et l’explication facile des frustrations vécues au quotidien. L’usage inconsidéré de termes lourds de sens et de souvenirs comme celui d’apartheid renforce hélas et à très bon compte ce sentiment.

Tout aberrant et répugnant soit-il, ce discours ne doit pas être disqualifié sans débat. Il mérite qu’on s’arrête et explique sans cesse ce qui ne doit pas être présenté comme un dogme auquel la seule solution serait une soumission. A REGARDS précisément depuis 18 mois, nous réfléchissons à dégager la laïcité de son aspect dogmatique, pour l’inscrire dans un espace plus général et ouvert de réflexion sur le vivre ensemble.

En parallèle, la forte communication faite autour des expatriations massives de Juifs en Israël, voire même l’enterrement des victimes dans ce pays vient renforcer le sentiment que c’est là-bas qu’en réalité tout se joue. À ce titre, les Juifs de la diaspora, en France et ailleurs, semblent littéralement pris en otage par la politique israélienne, qui les contraint à une solidarité d’appartenance, alors même que la majorité ne partage nullement les options guerrière de ce pays. Par cette appartenance forcée, ils deviennent le bouclier humain et politique d’Israël, mais aussi le bouc émissaire facile de toutes les frustrations s’identifiant aux drames palestiniens.

Les informations sur le financement yéménite des auteurs et les explications délirantes attribuant les attentats au Mossad démontrent encore comment cette logique est sournoisement à l’œuvre, mais, en contrepoint, le réflexe salvateur de l’employé malien et musulman, potentiel frère du preneur d’otages, démontre qu’il est parfaitement possible de s’en démarquer lorsque les circonstances se présentent. Donc, rien n’est encore définitivement joué.

Bien entendu, nous sommes dans cette analyse d’actes terroristes, très éloignés du quotidien qui préoccupe REGARDS, mais dans le sens que l’on met derrière ces actes, quelques pistes peuvent être envisagées à partir des réflexions de l’association, non pour prévenir les actes de barbarie, mais pour ouvrir les espaces de dialogue.

La désertification des quartiers par les militants politiques est un point crucial de la réalité sociale des « quartiers ». La seule option de rébellion contre l’ordre établi proposée aux adolescents en mal d’idéal est devenue la religion. La religion émancipatrice, paradoxe suprême pour des soixante-huitards, tellement énorme qu’il nous apparaissait inconcevable, alors qu’il nous crevait les yeux ! Magnifiée par les conflits actuels, les invasions occidentales enseignées en histoire, les déclarations sur les guerres de civilisations ou de grand Satan, les arrogances des uns et des autres, cette proposition vient surfer sur les frustrations quotidiennes et une décolonisation jamais travaillée. L’humiliation de la posture du héros qui a été victorieux du colon, mais qui reste encore et toujours soumis à sa bonne volonté pour trouver du travail, peut trouver là matière à s’investir. Tout converge donc pour flécher le parcours que suivront ceux des adolescents qui sont les plus démunis, mal encadrés par des parents eux-mêmes soumis à de nombreuses désinformations.

Bien entendu, face à ces questions, aucune recette absolue n’existe.

Si les fondamentaux de la République doivent être exposés en classe, ils ne doivent en aucun cas être imposés comme un nouveau dogmatisme contre lequel des anticorps seront vite secrétés. Ils doivent être travaillés au quotidien, pas seulement à l’éducation nationale mais aussi dans la Police, tout comme chez les travailleurs sociaux.

De son côté, l’enseignement de l’histoire doit permettre d’ouvrir certaines perspectives plus proches de l’histoire de ces adolescents qui n’est pas superposable à celle de la France métropolitaine. Par ailleurs, on ne peut laisser les enseignants seuls en première ligne, faute de quoi ils seraient rapidement débordés ou découragés. Il nous faut des pratiques citoyennes aux côtés  des instituteurs  et les maîtres du collège  pour construire et nourrir les forums locaux  où les expériences  des uns et des autres pourront être partagées. Le partage doit en effet devenir le maître mot  de nos démarches et compléter, voire remplacer, le paradigme de l’échange qui tourne  si facilement à l’exclusion et à la marchandisation. Fonder  puis animer par ces partages ouverts à tous de nouveaux « communs »  à l’échelle des problèmes rencontrés par les jeunes et les moins jeunes, c’est non seulement « faire société » mais aussi éviter les ghettos  communautaristes et reconstruire ce socle de pratiques et de valeurs  qui  permettront de « Repenser et Gérer l’Altérité pour Refonder la Démocratie et les Solidarités ».

Depuis sa création REGARDS milite pour que les questions de diversité culturelle soient abordées sereinement dans tous les secteurs de la société, particulièrement les « travailleurs de première ligne », en disposant d’outils pragmatiques pour lever les refoulements, dénouer les situations. Ce n’est pas facile mais nombre des textes disponibles sur le site de REGARDS permettent de trouver des points de repère.

Dans le même registre et plus symboliquement, le mémorial de la colonisation s’impose encore et encore !

Enfin, le thème de notre prochain samedi de REGARDS sur la laïcité comme engagement politique, choisi et rédigé avant les événements prend encore plus de sens. La laïcité conçue non comme un dogmatisme, non comme un anticléricalisme brutal, mais comme une façon d’organiser pacifiquement la société et ses différentes transcendances, tout en réduisant les risques d’extrémisme de tout bord, religieux et politiques.

Stéphane Tessier, Étienne Le Roy, Léa Ramielson, Anne Elisabeth Weber

5 décembre 2014 : Pourquoi je n'irai pas voir Exhibit B

Depuis quelques semaines, le spectacle de Brett Bailey fait polémique. Mettant en scène des performeurs amateurs noirs, ce spectacle entend faire prendre la mesure sensible et donc horrifiée des exactions coloniales. Dès son annonce, j'avais été sollicité par Jean Marie Bataille pour signer une pétition demandant son interdiction.

Les raisons étaient pour certaines très entendables : l'engagement psychologique des « performeurs » dont on sait que ce ne sont pas des acteurs professionnels, mis dans cette posture d'humiliation exhibitionniste ne pouvait que leur laisser des traces douloureuses. Toute personne qui s’est un peu essayée au théâtre, même amateur, sait ce qu’il faut mobiliser de ressources psychiques pour rentrer dans son personnage. En l’occurrence, rentrer dans la peau de l’esclave qui fait face à son bourreau, le spectateur, reconduit dans sa posture de domination grâce à l’achat de son billet – et au demeurant par sa couleur-, et faire en sorte par son regard et sa posture que ce spectateur se sente mal et dans une insupportable posture sadique, impose à l’acteur de se projeter dans les tréfonds de son propre imaginaire. En allant chercher et mobiliser les recoins les plus sombres de cet imaginaire pour être le plus « vrai » possible, jouer ce rôle va nécessairement laisser des traces chez les plus fragiles. La haine ne se convoque pas sans frais.

En outre, cette performance renforce sans nullement la questionner la relégation des acteurs noirs dans des constants rôles de mise en scène de l'esclavage ou de la colonisation, soulignant leur grande absence des scènes non typées.

Pour ma part, ce que je questionne est l’efficacité du recours à la violence des émotions, spectacularisant un passé et quelques scènes archétypales du présent dans des tableaux dignes du Musée Grévin, à seule fin d’apitoyer et de culpabiliser. Ce genre d'émotion n'est pas de nature à résoudre les questions actuelles de racisme ni à contribuer à la construction de modes pacifiés et équitables d'être ensemble.

Certes, la réflexion doit impérativement revisiter le passé de façon constante, le rappeler sans cesse, explorer les imaginaires enfouis, mais dans un but d’apaisement. Oui, il s'est passé des choses épouvantables, et oui, elles laissent des traces dans nos imaginaires que, nous français, nous n'avons pas encore travaillées. Nous avions milité depuis 2012 pour que la Cité de l'Immigration se transforme en musée des colonies. Oui, ce refoulé ressurgit toujours au plus mauvais moment, lorsqu'il y a conflit ou malentendu aux urgences hospitalières ou dans les structures d’enseignement, et les réflexes coloniaux bilatéraux ressurgissent alors.

Mais ce genre de spectacle, loin de permettre de travailler le refoulé, le renforce tant les postures caricaturales qu’il mobilise et les sensations qu'il suscite sont, aux dires des spectateurs, pénibles et insupportables, mais aussi tant son propre mécanisme spectaculaire revendiqué repose sur les ressorts mêmes qu’il est supposé dénoncer : dégradation des comédiens noirs (amateurs qui plus est, donc dont la seule qualité artistique pour être sur scène en l’occurrence est leur couleur) et enfermement dans les mêmes rôles sempiternels, pérennisation du rapport symbolique victime passive versus bourreau actif, culpabilisation paralysante du spectateur. On ne peut du reste exclure une certaine jouissance de certains spectateurs pervers, mais on ne le saura jamais.

Pour autant, je refusais de signer la pétition visant à interdire ce spectacle, plaidant que je m'opposai à toute censure, même à l'égard de ce qu'il me semble politiquement dangereux. Dieudonné censuré fait plus de chiffre que laissé à lui-même (ce qui ne veut absolument pas dire qu'il faudrait arrêter d’exercer une étroite surveillance et de condamner en justice systématiquement ses débordements langagiers).

Je craignais que cette censure donne de la publicité supplémentaire au spectacle. Ça n'a pas loupé :


Dans cette critique, les arguments utilisés pour promouvoir le spectacle sont tous les mauvais arguments, en se mobilisant en réalité non pas vraiment pour le spectacle, mais contre ses opposants. Certes on peut démonter calmement ces arguments un à un, mais sans l'audience du Canard Enchaîné et hors du battage polémique de l’appel à l’interdiction.

Ainsi la relégation du rôle des performeurs amateurs noirs à la victimisation est passée sous silence, tout comme leur périlleux travail d’acteur, ou encore l'impossibilité de surmonter l'angoisse générée chez le spectateur par cette vision qui devient dès lors indépassable. « Rien de trash » ose écrire le critique après avoir avoué qu'il ne parvenait pas à soutenir le regard des acteurs qui sont ses contemporains.

Rien non plus sur le réflexe naturellement humain de mise à distance de ce qui par trop effraie, faisant courir le risque du déni, ou du recours à l'exagération spectaculaire, neutralisant le message recherché. Rien sur l'actualité des racismes, ni sur leur partage au sein même des groupes humains. Cette performance transforme la problématique en une manichéenne opposition entre les bons et les méchants qui ferait partie d’un passé, certes douloureux, mais bien passé. On rajoute ainsi un couvercle sur le refoulé, tout en manipulant performeurs et spectateurs dans ce pervers jeu de rôles.

L'argument que la qualité de sud-africain légitimerait le processus et en interdirait la critique (tout comme sa couleur le disqualifierait) est un peu faible, tant ce pays n'a pas fait sa cure de désintoxication à l'instar de l'Allemagne et sa dénazification. Le récent reportage de France Ô sur les milices sud-africaines1, et les discours benoîtement tenus par les fermiers afrikaners que j’ai rencontrés il y a 3 ans sans chercher quoi que ce soit, confirment qu'absolument rien n'est réglé dans ce pays, malgré la fameuse commission de la Vérité et de la Réconciliation. Mobiliser des scènes archétypales sur l’esclavage et la colonisation, même si deux tableaux portent sur la réalité contemporaine, revient à détourner le regard d’une actualité autrement plus dangereuse.

Bref, si le débat suscité autour de ce spectacle peut être salutaire, il le devra plus aux critiques qu’à l’auteur lui-même qui, en outre, porte une lourde responsabilité à l’égard des plus fragiles de ses « performeurs ».

On regrette que le manifeste pour la création d'un mémorial sur la colonisation et l'asservissement humain soit resté lettre morte, pour de nombreuses raisons. Un tel lieu aurait permis de mettre au travail l'ensemble des notions ici développées, en amont de la polémique. Mais peut-être est-ce l'occasion de réactualiser ce projet ?

Voilà toutes les raisons pour lesquelles je n’irai pas voir Exhibit B, refusant de me prêter à ce jeu de regards qui masque derrière les archétypes caricaturaux du passé les véritables enjeux de la société contemporaine.

Pour autant, que le spectacle continue ! Mais, bien chers « performeurs », soyez très prudents avec vous-mêmes.

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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1, Au cas où le lien ne fonctionne plus, l'argumentaire était le suivant :
Au sommaire : Villes violentes (4/4) : Johannesburg. Avec une vingtaine de meurtres par jour en moyenne, la plus grande ville d'Afrique du Sud vit au rythme des règlements de comptes. - Afrique du Sud : l'école de la haine. Le racisme est encore très présent dans le pays, et est même inculqué chez certains jeunes.
A Johannesburg, la violence est omniprésente. Avec une vingtaine de meurtres par jour en moyenne, la plus grande ville d'Afrique du Sud vit au rythme des règlements de comptes entre bandes rivales, qui règnent sur les bidonvilles. Tarryn Lee Crossman a suivi trois jeunes garçons au sein du camp militaire des Kommandokorps, dans une partie reculée du désert sud-africain. Là, les instructeurs leur enseignent que l'homme noir est un ennemi, et qu'il faut se préparer à une guerre pour sauver les blancs.

Ayant visionné ce reportage, cet argumentaire semble très au-dessous de la réalité filmée. Au point que dans le générique de fin, les auteurs du film se sentent obligés de dire qu'« il s'agit d'une minorité des afrikaners et qu'ils ne sont pas représentatifs de l'ensemble de cette communauté », ce dont on peut hélas sérieusement douter.

8 janvier 2014 : Refonder les politiques d’intégration : De bonnes intentions mais un certain manque de courage

Actualisation au 12 février 2014 : La « feuille de route » du gouvernement vient de sortir. Tout ça pour ça ! La création d'un délégué interministériel à l’égalité républicaine et à l’intégration est-elle à la hauteur des enjeux ? Certes, on peut saluer le fait d'être allé jusqu'au bout de la démarche politique sans se laisser impressionner par les critiques décrites ci-dessous, mais les mesures proposées sont tellement édulcorées que l'on en perd le sens...

Les rapports sur l’intégration commandés en juillet 2013 par le Premier Ministre à la suite des premières conclusions du rapport Tuot sur la refondation des politiques d’intégration « la grande nation pour une société inclusive » sont sortis dans la plus grande discrétion. Jusqu’au moment où un journaliste acéré a fait une lecture rapide de ces textes assez indigestes et tombe sur la seule proposition d’apparence iconoclaste : revenir sur l’interdiction du voile à l’école.

 

Le Figaro a fait sa une sur un « rapport choc » dont ne sont retenus que des « propositions détonantes », parmi lesquelles il cite un prétendu délit de « harcèlement racial » dont on ne trouve nulle trace dans le corps des textes. Le Point titre à son tour sur « l’incroyable bourde de Matignon », parlant d’un rapport « explosif » ! Malika Sorel Sutter parle d’une « police des pensées », etc. La liste des réactions négatives est trop longue et donne le vertige.

Diantre, que de poudre à canon dans ces invectives ! Que contiennent donc ces rapports de si subversif ? De fait, une lecture attentive (certes pénible du fait de la redondance des constats) montre à quel point la préconisation de « lutter contre les discriminations légales » (donc l’interdiction du voile) est anecdotique par rapport au reste des contributions.

Pourtant, la lettre de commande du Premier Ministre était explicite : « assumer collectivement que les différences faites entre les citoyens, y compris ceux issus de l’immigration, sont le plus souvent le produit de contextes sociaux « made in France » et non « importés ». … Opérer un pas de côté dans la façon de concevoir ces questions. » Assez ambitieux et enthousiasmant programme !

Les cinq rapports qui en sont issus sont très inégaux tant dans leur forme que dans leur contenu. Certains sont d’une très grande richesse montrant que leurs auteurs ont largement travaillé la question et recyclent légitimement leurs idées. D’autres sont beaucoup moins consistants. En tout état de cause, pas de quoi voir la France et ses valeurs menacées, bien au contraire :

Dans le rapport le plus abouti (groupe « mobilités sociales »), on peut trouver ces affirmations : « Les pouvoirs publics doivent privilégier […] l’affirmation d’un socle de valeurs normatives minimum communes (droits de l’homme, droits de l’enfant, droit antidiscriminatoire) qui, lui, doit être défendu sans faille. Le caractère minimal de la norme commune doit s’accompagner de son application intensive et intransigeante. » (Page 65) Nous ne ferons pas de procès d’intention aux auteurs en ne prêtant que peu d’importance à leur lapsus leur faisant omettre les droits des femmes. Le reste du texte aborde en effet les questions de sexisme.

Ou encore : Les pouvoirs publics ont « la responsabilité de développer un discours inclusif, qui dédramatise l’altérité et qui encourage des sentiments d’équivalence entre des vécus individuels et collectifs divers (un sentiment de fraternité, si on veut). » Le « si on veut » est assez savoureux !

Bien entendu, ce texte est loin d’être sans défaut. Entre autres, il est trop centré sur la lutte contre les discriminations au détriment d’une vision positive du vivre ensemble, ce qui donne une vision péjorative des situations réelles. Il se concentre sur l’école et mélange aussi souvent des problématiques purement pédagogiques avec une lutte contre les discriminations. Enfin, il sous-estime les réussites des populations concernées alors que de nombreuses leçons sont certainement à en tirer.

Cependant, ce rapport mérite d’être lu ne serait-ce que pour les descriptions très éclairantes des phénomènes de stéréotypie, ou de ces discriminations systémiques produites à l’insu même des acteurs dont il souligne la profonde angoisse et le sentiment illégitime de culpabilité.

Tous ces phénomènes sont partie intégrante des actions de formation que nous menons ; ce n’est pas un hasard car leur deuxième principe général : « favoriser un Nous inclusif et solidaires et agir sur les frontières de la société » ne peut que rencontrer les objectifs et réflexions de REGARDS (pour mémoire : Repenser et Gérer l’Altérité pour Refonder la Démocratie et les Solidarités).

Mais il est inutile de vouloir paraphraser ce long rapport, mieux vaut se donner la peine d’en prendre connaissance directement, soulignant les 20 principes généraux mais sans insister sur leur fameux levier transversal 5 : « En finir avec les discriminations légales », sujet à légitime controverse, les auteurs s’étant sans doute laissés entraîner.

Il en est de même du rapport intitulé « Connaissance, reconnaissance », tout aussi riche et intéressant en ce qu’il aborde les questions symboliques du vivre ensemble l’altérité. Il insiste sur l’image de l’Autre qui traverse les imaginaires français soumis aux influences historiques multiples. Il promeut une revisite de cette histoire partagée, ce que nous prônons depuis longtemps, ainsi que la création de ce fameux Musée des colonisations à l’instar de nombreux collectifs dont REGARDS. Le travail créatif et artistique est à la base de leurs préconisations, ce qui est très réjouissant… Ce même rapport enchérit sur la valorisation nécessaire du plurilinguisme, mais là où on peut moins les suivre c’est dans leur souhait de voir enseigner une « langue africaine » au collège. Lorsqu’on connaît la diversité linguistique de ce continent, on ne peut que douter de la stratégie identitaire d’un tel dispositif. En revanche, enseigner le Swahili ou le Sesotho ouvrirait des espaces commerciaux gigantesques et prometteurs, au même titre que le Chinois ou le Russe, particulièrement en vogue actuellement.

Les cinq rapports préconisent tous la sensibilisation et la formation des acteurs de première ligne, rejoignant toutes les activités menées par l’association depuis sa création. Reste à se poser la question de l’invisibilité de REGARDS dans l’ensemble de cette démarche, alors même que plusieurs correspondants de nos informations y ont été associés. Nos analyses et nos activités n’étant pas très éloignées de celles des groupes de travail, sans doute faut-il y voir une vraie faiblesse de communication et de valorisation de nos activités.

Mais au-delà de ce souci anecdotique, ce qui est véritablement inquiétant dans toute cette histoire est le rejet massif qui en fut exprimé par l’ensemble de la classe politique au prétexte qu’ouvrir ce débat renvoyait nécessairement des votes au Front National.

Ce prétexte apparaît réellement fallacieux car le rejet produit exactement l’inverse. La reculade offusquée du gouvernement, le Président de la République en tête, les humiliantes phrases « Il ne faut pas prendre les mouches qui volent pour des idées » produisent ce sentiment d’exclusion, ce renforcement du refoulement qui ouvre la voie aux plus extrêmes simplismes dont Dieudonné est la parfaite caricature. Pétri de contradictions internes, sans doute suicidaire, ce fantoche affligeant ne se rend pas compte qu’en clivant ainsi la société autour de boucs émissaires, il forge lui-même les armes qui finiront par l’anéantir.

C’est dans ces situations qu’on attendrait, au-delà d’actions en justice, une parole politique forte et résolue, celle qui transpirait dans la lettre de mission, celle qui est appelée de leurs vœux par les cinq groupes. Au lieu de quoi, le « vide politique » décrit par Dominique Sopo apparaît béant.

La nature humaine a horreur du vide ce qui ne laisse pas d’inquiéter.

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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8 juin 2013 : Mettre les cultures en cases et en protocoles

A l'occasion du samedi de REGARDS sur l'interculturalité en pratiques, Monique Bouthelot a bien voulu nous transmettre un document sur les soins palliatifs téléchargeable, rédigé par une équipe de soins palliatifs de Franche Comté (Réseau ARESPA et Fédération Alter) et qui a pour objectif de guider les professionnels parmi le maquis des croyances :

Ce document (dont la version pdf est ici, au cas où elle ne serait plus en ligne) permettrait donc aux soignants de ne plus être perdus face aux souhaits, volontés, exigences des patients liées à leurs croyances, dans la situation de la fin de vie. L'intention est louable, les praticiens étant souvent en perdition et leurs comportements confinant parfois à la violence, le plus souvent à leur propre insu. Pour autant, la naïveté de la démarche laisse pantois. Le tableau à double entrée renvoie directement à la façon de penser les protocoles de soin dont on ne doit pas s'écarter dans des situations bien déterminées. Ainsi, la tradition africaine est-elle enserrée dans une case, tout comme le bouddhisme, comme si des continents entiers pouvaient se résumer à une seule colonne homogène.

Du reste, les auteurs ont semble-t-il eu quelque mal à remplir les cases africaines qui renvoient souvent aux « rites de la communauté », tout en véhiculant certains stéréotypes comme les « tabous » dont la tradition africaine serait ainsi la seule détentrice alors que la case précédente dote le bouddhisme d'une « volonté de préserver l'intégrité des corps », euphémisation que l'on n'autorise pas pour l'Afrique, la viande qu'on y « égorge », alors qu'elle est ailleurs Halal ou Casher, la « vigilance du soignant pour faire considérer le traitement comme une offrande », vigilance quelque peu infantilisante.

 

Si, par charité, on s'abstiendra de trop commenter les phrases de la ligne « ne pas faire » en période d'agonie ou d'autres affirmations qui sont consternantes, la ligne la plus étonnante est encore celle du don d'organes où strictement les mêmes décisions sont présentées sous des perspectives d'apparences très différentes.

Mais surtout, il est intéressant de remarquer que la lecture de ce tableau laisse entendre que les religions chrétiennes montrent pour les auteurs une grande absence de contrainte et une compliance quasi parfaite aux injonctions de l'institution hospitalière. Les champs restés vides témoigneraient ainsi de la compatibilité des structures hospitalières habituelles avec ces « croyances », ou du moins, ce que les auteurs de cette plaquette en connaissent. Les choses sont évidemment plus complexes car les situations décrites dans notre programme de formation en puériculture à l'IPP font souvent référence à ces cultes comme pouvant engendrer des conflits.

Au-delà de l'évidente impression de familiarité des auteurs de cette plaquette face au christianisme plutôt qu'à l'exotisme des autres cultes (entre autres, on précise le retrait des tuyaux en post-mortem pour l’Islam et le Judaïsme, ce qu'il semble inutile de faire pour le Christianisme alors que bien entendu le même geste est fait...), cette facilité est-elle liée à une plus grande faiblesse des religions chrétiennes face à l'institution hospitalière ?

Probablement insuffisante, cette explication amène néanmoins à imaginer que cette apparente compatibilité pourrait être liée à l'histoire des structures hospitalières françaises, et singulièrement à leurs origines chrétiennes dont les traces seraient encore largement perceptibles dans les pratiques. Cette analyse renverrait à envisager une sorte de construction chrétienne de la laïcité.

Ainsi, on peut être sûr que les thérapies à base de gélatine de porc et de solution alcoolique sont dans les faits des solutions pharmaceutiques religieusement très marquées, même si les alternatives thérapeutiques peuvent parfois manquer. Que diraient les auteurs d'un traitement à base de Haschisch ou de produits ayurvédiques ? Tous produits que la médecine par les preuves récuse, se positionnant quasiment comme un autre culte.

Cette conception d'une « laïcité hospitalière chrétienne » permettrait sans doute de mieux percevoir les points de frottements entre l'institution hospitalière et les cultes, en cherchant les traces chrétiennes dans les pratiques quotidiennes de l'hôpital, et permettre de distinguer les éléments chrétiens qui ont trouvé un fondement scientifique, comme ces thérapeutiques citées plus haut, de ceux qui en sont démunis et pouvoir ainsi faire la part des choses. Ce serait une façon d'éviter une guerre des religions à l'hôpital, que ce document ne semble pas de nature à prévenir.

Mais en même temps, en reprenant les réflexions sur la colonialité menées en 2011 et 2012, le rôle du soignant doit-il véritablement se dissocier de celui de citoyen au point de tolérer des pratiques qu'il ne tolérerait pas en d'autres circonstances ? On pense à la ségrégation des sexes, entre autres dispositifs d'aliénation dont le Christianisme n'est absolument pas exempt. La question mérite d'être posée, même si aucune réponse satisfaisante ne semble à portée immédiate. En tout cas, il faut refuser la paresse intellectuelle qui ferait suivre de tels conseils primaires sans autre forme de procès.

 

De fait, les seules propositions un peu sensées apparaissent dans la colonne « Bouddhisme » où il est régulièrement préconisé de « demander au patient »...

 

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

 

 

 

24 décembre 2012 : La construction pédagogique de stéréotypes :
l’exemple du musée des arts et traditions de Belo Horizonte (Brésil) (et un codicille finlandais)

 

Depuis longtemps, je voulais faire cette analyse, que j'avais rapidement exposée dans le livre « Familles et institutions : cultures, identités, imaginaires », page 248.

2008 pour être précis, année de ma première visite de ce musée, inauguré fin 2005. Situé dans l’ancienne gare de train de Belo Horizonte, capitale du Minas Gérais bâtie ex nihilo fin XIX°, le musée regroupe des collections d’outils, vêtements, ustensiles divers, dont un fauteuil de dentiste particulièrement inquiétant. Visité par des collégiens et des familles, il a pour vocation de « montrer un ensemble représentatif de l’univers du travail, des métiers et de l’artisanat brésilien ». Pour ses responsables, il permet de développer « une ample réflexion sur l’histoire et les relations sociales au travail au Brésil dans les derniers trois siècles. […] Il allie une riche iconographie et des ressources technologiques et multimédia. Plusieurs groupes de métiers ont l’appui d’un kiosque multimédia où le visiteur recherche et complète l’information selon ses  désirs. »

Précisément, une de ces bornes interactives m’avait interpellé en 2008, celle qui propose un jeu concernant les colporteurs à l’œuvre dans le Minas Gérais rural du XIX° siècle. Et, Ô joie, elle était encore en action lors de mon récent passage l'été dernier.

Le premier écran présente parmi différentes options le jeu des Mascates (colporteurs). Le deuxième écran fixe les règles du jeu : qui achète quoi de qui ? Le jeu consiste à mettre en relation le colporteur, des marchandises et des clients. Une seule combinaison est acceptée par colporteur ! Le jeu précise qu'en faisant les combinaisons, « vous apprendrez plus sur les personnages en jeu. »

L'écran suivant donne les détails des éléments à faire coïncider. Les noms des colporteurs sont supposés évoquer les identités. On verra en réussissant le jeu que de gauche à droite se succèdent les colporteurs français, gitans, juifs, portugais et arabes. Les clients ont des identités plus directement marquées : le quilombola est l'esclave marron vivant en communautés libres, la doceira est la grand mère qui fait des bons gâteaux, Moça fina est la jeune fille raffinée, la bordadeira, est la brodeuse (bien célèbre dans le Minas Géraïs), et l'alfaiate, le tailleur. On le voit, en dehors de l'esclave affranchi, les clients n'ont pas d'autre identité que leur métier (et leur sexe dont on verra qu'il jouera un certain rôle).

Les réponses obtenues (après de nombreuses tentatives...) sont éloquentes :

Le portugais « est un régatier typique, avec son panama. Ainsi sont nommés les colporteurs qui voyagent en bateau sur l'Amazone, […]. Le portugais accepte d'échanger parfois ses marchandises contre des graines ou du latex pour le revendre à Manaus ou Bélem avec un bon bénéfice. » Il vend des articles très divers qui relèvent du bazar : « Aliments, casseroles, fil de fer... médicaments, des brillantines odorantes,... des petits miroirs avec des portraits de femmes. » Ses clients sont des indiens, des affranchis. « Irineu accouru sur la berge quand il a vu l'arrivée du régatier. […] Cette fois, il n'a pas accepté la cachaça que le portugais a toujours à portée de main pour ''ramollir'' les clients qui ne sont pas contents du prix proposé. »

A coté, « le français Louis Dupré est bien connu dans les riches fermes de café de l'état de Sao Paulo. Attentionné, il prend garde de noter, dans un petit carnet à la couverture verte, le nom, l'âge, les habitudes et les goûts de chacune de ses clientes qui apprécient ses produits français fins. » Ses produits sont en effet valorisés : « parfums, cosmétiques, bijoux, tissus fins et lingerie intime. Des boîtes à musique. » Évidemment, ses clientes sont les « dames et demoiselles raffinées des riches fermes de café. […] D. Maria da Luz ne perd pas une nouveauté en cosmétiques. »

Les suivants ne sont pas mieux. Saul Kuperman, « d'origine polonaise […] sans profession antérieure a colporté à Rio Grande de Sul (qui est au Brésil un état très européen). Il apprit la langue en vendant et convaincant. Au début il transportait plein de bricoles, un peu de tout. Depuis il a trouvé le bon filon : il a commencé à travailler avec des cachemires pour les tailleurs. » Ses produits sont les cachemires mais aussi des livres et journaux. En effet ,un de ses premiers clients tailleurs lui fit rencontrer les personnes de la haute société lesquelles « enchantées par la culture générale du colporteur lui commandèrent des livres et des journaux de la capitale. »

Le libanais Abdul Salum, lui, « transporte tous les deux mois ses marchandises à partir de Salvador (port du Nord-Este pauvre) et l'emporte dans la brousse. Il a 40 kilos dans sa caisse pleine de portes et de casiers fermés avec du verre. La ''caisse de turc''. » Ses marchandises sont tous les articles de la mercerie et quelques vêtements. Ses clientes sont les ménagères ou les jeunes qui s'occupent de leur maison. « Le turc a l'habitude d'apporter à Dona Julieta quelques dentelles et tissus seulement pour elle, en exclusivité. »

Le pompon revient sans doute au tzigane. « Comme tout tzigane, Ramon Kalderash a fait sa maison de la rue et du monde. Il passe sa vie à circuler entre les petits hameaux et les fermes. Dans la ville, les tziganes souffrent de beaucoup de discrimination... Le nom de Kalderash en roumain veut dire celui qui s'occupe de la chaudière. Eh bien, pour honorer la tradition familiale qui vient d'Europe Centrale, Ramon est très réputé pour sa capacité à traiter le métal. A peine installe-t-il son échoppe que la clientèle apparaît immédiatement pour réparer les objets de fer blanc, bronze et cuivre. » Il vend des casseroles, du fil de fer, du fer blanc. Ses clientes sont « les ménagères. D. Luzia bénit le ciel quand le tzigane est apparu. La marmite de cuivre avec laquelle elle fait les desserts qui lui permettent de gagner sa vie nécessite d'être réparée. Ayant peu d'argent, elle espére que le tzigane soit comme les autres qui passent par là et puisse s'accorde pour marchander la réparation contre un peu de nourriture ou un vêtement. »

Bien évidemment, les auteurs vont affirmer que ce jeu recouvre des réalités du passé et ne saurait refléter l’actualité. Néanmoins, ce jeu confirme de façon ludique les stéréotypes qui traversent toute la société brésilienne. Ainsi, il semble d’une part légitimer la stéréotypie qui assigne des caractéristiques et des comportements à des identités constatées, affirmées ou projetées. Cette même stéréotypie qui est à la base de tous les racismes, de quelque nature qu’ils soient.

De plus, l'utilisation du terme « mascate » plutôt qu'« ambulante », plus couramment usité en langage courant renvoie à l'origine étymologique du terme, issue des immigrations arabes (Mascate, capitale du sultanat d'Oman), et parfois remplacé par le terme encore plus explicite : « turco da prestaçao » Littéralement turc de service ! Expression que l'on retrouve dans la caisse de turc du libanais.

D’autre part, les identités figurées sont de natures très hétérogènes : religieuses (juif), nationale (français), ethniques (gitan), et d’une brûlante actualité. Toutes les presses du monde véhiculent ces identités pour traduire en symboles facilement mobilisables des prétendus constats. Les gitans dans la presse, volent, les français, toujours dans cette presse, séduisent, les juifs, font de l’argent. Bref, même si ces jeux cherchent à faire connaître le passé, c’est une certaine représentation de ce passé qui est ainsi transmise, éclairée par les projecteurs de stéréotypes et « pre-conceitos » bien d’actualité ! On retrouve les clichés véhiculés par les questions posées aux étudiants infirmiers ci-dessous en 2010.

Mais le propos peut être étendu à d'autres horizons.une étudiante finlandaise a bien voulu attirer mon attention sur un jeu qui fait fureur depuis les années 50 dans son pays, chaque foyer en a un exemplaire, qui a même été actualisé en 2012, et qui porte sur l'Afrique. S'intitulant l'étoile d'Afrique, il consiste en piller le plus possible le continent, en essayant d'éviter les brigands locaux pour atteindre le maximum : le diamant exceptionnel (serait-ce celui de Bokassa qui a coûté sa réélection à Giscard en 1981 ???) et se protéger des prédateurs. L'idéologie véhiculée n'est ni plus ni moins celle des colonisateurs qui estimaient qu'il suffisait de se baisser pour attraper le jackpot et surtout qu'il fallait se protéger des indigènes. Quelle opinion publique ces stéréotypes « pédagogiques » structurent-ils ?

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

Crédits du jeu :

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7 mars 2012 : A propos du Halal, du Casher et de la République

Il n'est pas étonnant par les temps qui courent de voir la campagne présidentielle menée à droite se focaliser sur l'autre, l'étranger, dans la perspective parfaite du bouc émissaire sur lequel vont reposer tous les péchés afin de purifier la société. La récente sortie du Premier Ministre qualifiant l'abattage Halal (et pour le coup Casher) de « pratique ancestrale qui ne correspond plus à grand chose » ne fait pas exception.

Évidemment, la première confusion saute aux yeux entre une pratique en elle-même et sa visibilité sociale. Je continue à torturer mes huîtres et mes coquilles Saint Jacques, perpétuant en cela une pratique ancestrale dont nous nous glorifions d'ailleurs qu'elle ait sa place au sein du patrimoine mondial de l'humanité, sans que personne n'y trouve à redire. Or, la rétractation de la frange de l'huître au contact du citron ou la palpitation du pied de la coquille sous la lame du couteau comme un petit coeur blanc n'ont rien d'anodin, même si les mollusques sont réputés ne pas avoir d'âme...

La seconde confusion est moins anecdotique car, au travers d'un mode d'abattage, qui reste au demeurant effectivement discutable scientifiquement, c'est surtout l'affichage et la revendication d'identité qui sont visés. Et d'identité musulmane, car les magasins Casher s'affichent depuis des décennies sans qu'aucun premier ministre n'ait qualifié l'abattage Casher de « pratique ancestrale qui ne correspond plus à grand chose »...

Or, précisément l'explosion, indiscutable, de cette revendication d'identité Halal provient de ce qu'on appelle le renversement des stigmates. Portée massivement par les jeunes générations, cette revendication fait en effet suite à un double stigmate : celui d'être jeune et celui d'être issu de la diversité.

Leurs parents n'avaient pas de telles revendications, sans qu'ils se soient auto censurés, et quand on parle avec les mamans, elles se montrent souvent surprises par cette réaction et, certaines d'entre elles disent qu'elles se sont mises au Halal sous la pression de leur enfant.

Ce faisant, les jeunes renversent la situation coloniale, sans doute sans le savoir mais sous la pression de notre inconscient collectif. Celui-ci, bien présent et très puissant, est ce qui nous fait sursauter lorsque, en cherchant à se restaurer dans un quartier, on ne trouve plus de commerce qui n'affiche son caractère « Halal » en dehors du « chinois » qui, du reste est généralement vietnamien. Même la pizza est Halal!

Mais à bien réfléchir sur cet inconscient collectif, qu'est-ce que la République avait exporté pendant les 150 ans de domination coloniale ? Un état laïc comme on le crie haut et fort aujourd'hui, ou la France, première fille de l'Église ? Sans doute un mélange des deux.

Le succès du film « Des hommes et des dieux » est là pour montrer que dans l'imaginaire français actuel, la présence de missionnaires charitables suscite encore fortement l'admiration.

Historiquement, le premier à suivre l'explorateur était toujours ce missionnaire, suivi par le médecin (voir ci-dessous), parfois, comme Livingstone, il était les trois à la fois. Point n'est besoin de chercher beaucoup pour trouver des clochers d'églises encore présents dans ces terres aujourd'hui libérées.

Notre sursaut face à l'expansion visible du Halal est la prolongation du souvenir laissé dans notre mémoire collective de notre propre expansion coloniale, engendrant la confuse (pour ceux qui sont de bonne foi, consciente et affirmée pour l'extrême droite) crainte d'être « colonisé » de la même façon que nous-mêmes l'avons fait, mais cette fois au sein de notre propre espace religieux, ce qui correspond à une insoutenable dégradation de statut.

On peut s'en relever et regarder vers un avenir pluriel, mais ce qui me préoccupe le plus, c'est cette génération qui, sous le poids de ces stigmates, grandit dans cette vision paranoïaque. Elle qui croit s'émanciper par l'inversion des stigmates, alors qu'elle s'enferre dans des contraintes et obligations qui renvoient aussi aux questions fondamentales des postures et rôles des sexes dans la société.

Ce sont ces jeunes, parfois très jeunes, qui se socialisent en maniant de façon permanente les notions du pur et de l'impur dont on sait qu'elles sont à la base de toutes les exclusions et débouchent sur des massacres.

Ces enfants qui dès leur plus jeune âge se trouvent confrontés à la notion de péché qu'ils perçoivent les menacer partout dans leur environnement et ce, sous leur propre pression, alors même que leurs parents leur disent de ne pas trop en faire.

Ces jeunes qui se pensent détenir la vraie foi, reproduisant exactement trait pour trait ce que les missionnaires défendaient dans les pays colonisés.

 

Alors que faire ? D'abord on ne le dira jamais assez, stopper la stigmatisation dont on a vu qu'elle était le moteur même de ce mouvement. Stigmatisation non seulement de l'Autre, de la diversité, des religions, mais aussi des jeunes car ils sont tout autant stigmatisés dans leur pays d'origine qu'en France et ne peuvent qu'en concevoir plus d'amertume et de rage.

Ensuite mettre en place des espaces de débat et d'échange sur les questions du vivre ensemble alors que nous partageons un lourd héritage colonial dont les traces sont visibles de façon de plus en plus criarde, hurlante dans notre société quotidienne, en directe proportion avec notre propension à vouloir ne jamais en parler.

Enfin lever l'hypocrisie sur une laïcité qui est en réalité à plusieurs vitesses socio-historiques.

 

C'est exactement à l'opposé des saillies de notre ministre de l'intérieur et de notre premier ministre, censés être les garants de la République laïque et tolérante.

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

Sur ce sujet, voir le livre collectif : A croire et à manger dont le sommaire est en ligne.

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12 février 2012 :A propos du samedi de REGARDS du 11/02 et des autochtones

Lors du débat de REGARDS du samedi 11 février portant en particulier sur les indiens du Brésil, un certain nombre d'ouvrages ont été cités :

J'ai parlé de ce texte lors de la réunion de samedi, en voici la fiche de lecture

 

http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Le-Middle-Ground-Indiens-empires.html

pour discussion au besoin sur les questions interculturalité, acculturation et colonisalisation ( modéles français , anglais portugais)...pour le feuilleter et quelques critiques
http://wodka.over-blog.com/article-richard-white-le-middle-ground-57126636.html

http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Le-Middle-Ground-Indiens-empires.html

Emmanuel Ricard

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3 janvier 2012 : La médecine coloniale
actualisé le 6 décembre 2014

L'émission d'Arte sur les médecins de brousse (ou sur ce site) mérite d'être visionnée en ce qu'elle comporte de nombreuses interrogations et une ambiguïté inhérente au dispositif. En effet, les documents historiques de grande valeur nous montrent le bon docteur Jamot en action, tel qu'il a souhaité se mettre en scène en visant le prix Nobel de médecine qu'heureusement il n'a pas eu ! Nous pouvons voir aujourd'hui en regardant ces images combien l'idéologie était coloniale, rabaissant l'indigène à du bétail qu'on peinturlurait à loisir sur la poitrine pour déterminer si oui ou non il méritait un traitement, où la question de la dignité ne se posait même pas « Ils ne savaient rien » dit l'un des interlocuteurs. Les malades d'un coté, les sains de l'autre...

Les médecins militaires interviewés semblent tous confirmer l'idolâtrie vouée à ce grand homme des grandes endémies, même si l'un d'entre eux mentionne la colonisation comme un des facteurs déterminants de la pénétration de la maladie du sommeil dans ces contrées. Il faut attendre la moitié du documentaire pour entendre enfin Achille Mbembe donner une analyse distanciée de ce médecin ambitieux et brutal (« violence habituelle à l'époque » justifie un des médecins interrogés), et surtout permette de comprendre dans quel contexte anthropologique s'inscrit ce geste d'aller dépister, trier, soigner. Grâce à lui, on comprend qu'il faut avoir une lecture au vrai second degré de ce documentaire, qui se veut dérision sans jamais l'afficher. Lecture subtile s'il en est, tant il manie les stéréotypes éculés sans aucun avertissement. Lecture je crains hors de portée du téléspectateur moyen.

Il en est ainsi de cette caricature de colon médical qui continue d'affirmer qu'il arrivait que le « chef du village lui propose des femmes » lorsqu'il passait des nuits en brousse, archétype du cliché colonial. Je peux témoigner, étant de la même génération et ayant crapahuté célibataire en brousse en Ouganda, en Centrafrique, au Botswana que jamais telle proposition ne me fut faite! Et j'en suis très fier car, si cela fut le cas pour ce monsieur, je suis convaincu qu'il s'agissait d'une demande explicite de sa part...

Important est de comprendre les traces qu'a laissées cette idéologie verticale des grandes endémies qui se fixait un seul objectif de santé, oubliant que les patients sont aussi paludéens, diarrhéiques, malnutris, et tuberculeux et donc auraient eu besoin d'une prise en charge globale et extensive.

Ainsi, en 1978, il y a prescription maintenant et je peux en témoigner publiquement, lorsque je suis allé occuper le poste de coopérant VSNA en Zambie qui m'était destiné en Zambie pour valider mon service militaire, je fus confronté à un programme d'essais vaccinaux quadrivalents en pleine forêt qui requéraient une prise de sang artériel fémoral à des enfants de 2 ou 3 ans dans des conditions d'hygiène qu'on imagine, essais mis au point par Lapeyssonnie, héritier illustre de Jamot. Avec le collègue arrivé en même temps, nous avons refusé tout net de nous prêter à cet exercice pour des raisons éthiques qui aujourd'hui semblent évidentes mais qui à l'époque étaient balbutiantes. Contrairement à nos prédécesseurs qui n'osaient ou ne voulaient pas le faire pour de multiples raisons. Nous ne fûmes nullement inquiétés par ce refus, malgré notre appartenance militaire à l'époque, la crainte que cela ne s'ébruite étant sans doute une bonne raison, mais aussi peut-être parce que les essais étaient quasi terminés...

Léon Lapeyssonnie nous a par la suite accompagné dans les reconversions de la mission zambienne sans rancœur ni quelconque reproche. L'explosion de l’épidémie de choléra sur la rive sud du lac Tanganiyka lui fit préconiser la distribution de sulfamides (non dénuée de risques du fait de certains déficits enzymatiques au sein de cette population) mais, sous pression du gouvernement zambien, nous avons dû vacciner inutilement des milliers de personnes à l'injecteur mécanique! Au risque (mais on ne l'apprit que des années plus tard) de favoriser la transmission d'un VIH alors encore endormi.

De telles erreurs sont fréquentes aux conséquences catastrophiques pour la population. Un récent ouvrage (Guillaume Lachenal : Le médicament qui devait sauver l'Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies, La découverte, 2014) en donne le récit de façon passionnante, démontrant comment ces grandes endémies ont du lâcher prise sur le traitement préventif de la trypanosomiase par la lomidine, à la suite d'épidémies d'effets secondaires largement passés sous silence. De fait Lapeyssonnie dans ses ouvrages autobiographiques (Toubib des tropiques Robert Laffont 1982 et La médecine coloniale, Seghers 1988) n'y fait pas même référence, alors que le dépistage et le traitement des cas avérés y ont la part belle.

Plus récemment, la grippe H1N1 a donné l'occasion à ces médecins de s'exprimer de nouveau avec les centres de vaccination qui, certes étaient disproportionnés eu égard à la faiblesse de la gravité de ce virus mais pourraient l'être si le H5N1 de la grippe aviaire, mortel, ou aujourd'hui Ebola devenaient aussi très contagieux. Que ceux qui se sont trouvé impliqués en tant que vaccinateurs ou vaccinés sachent que ces méthodes datent précisément des grandes endémies coloniales...

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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1er octobre 2010 : De l'éloge du silence temporaire

L'été 2010 en France restera dans les mémoires comme la saison où le couvercle de la boîte de Pandore a été soulevé. La facilité de rapprocher des signes visibles à des traits négatifs et la cécité de la réciproque (associer ces mêmes signes visibles à des traits positifs) n'a plus qu'à jouer son rôle de confirmation intuitive et le tour est joué. Retour aux années noires où ritals, polaks rivalisaient dans l'imaginaire collectif bien pensant (de gauche comme de droite) pour occuper la place du délinquant qu'il suffisait d'éliminer, de repousser pour guérir la société. La sociobiologie (voir les humeurs de 2009, année Darwin) structurait la pensée et l'action politique jusqu'à l'aboutissement nazi. Dans ce contexte, il a semblé utile de prendre de la distance, de ne pas se laisser enfermer dans des arguties simplificatrices où le contre intuitif n'a plus sa place, la cédant aux prétendues évidences. C'est pourquoi la matinée du 18 septembre ne fut pas ouverte au public, contrairement à ce qui était prévu, mais a permis aux associations qui percevaient autrement l'interculturalité de bâtir un argumentaire renouvelé qui fait l'objet d'une page spéciale sur ce site.

Loin d'être un recul ou une défaite, il s'agit de reprendre possession du terrain du débat pour ne pas se faire instrumentaliser.

Toutes les contributions sont bien évidemment les bienvenues et, si elles sont en nombre, une journée de mise en commun pourra être organisée.

Télécharger l'appel au format Pdf

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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11 juin 2010: La flottille humanitaire (Rony Brauman)

La flottille arraisonnée par l'armée israélienne était-elle « humanitaire » ou « politique » ? Y a-t-il une « crise humanitaire » à Gaza ou non ? La réponse à ces questions omniprésentes ces derniers jours ne dit rien sur la situation elle-même mais nous informe sur les opinions, connues à l'avance, de ceux qui les énoncent. L'enjeu, bien entendu, est de situer cette opération dans un cadre de légitimité irrécusable ou, au contraire, d'en nier la légitimité en la rejetant comme une grossière manipulation. Au-delà de la question de la violence disproportionnée de l'assaut israélien, essayons donc d'aborder, si l'on ose dire, le problème sous un angle différent, de manière comparative, en examinant l'emploi - et le non-emploi - du qualificatif « humanitaire » dans d'autres contextes.

Souvenons-nous en premier lieu que le ravitaillement d'une population soumise à un blocus ou à une forme quelconque d'isolement ne relève pas en soi de l' « humanitaire ». Le pont aérien reliant Berlin à l'Europe de l'Ouest en 1949, durant le blocus soviétique n'était évidemment pas et n'a jamais été présenté comme une assistance humanitaire. Le « monde libre » affirmait sa détermination face à l'empire soviétique à un moment critique de tension Est-Ouest et c'était amplement suffisant. De même, l'opération « Un Bateau pour le Vietnam » dans sa première version, en 1967, devait-elle acheminer des biens que l'on qualifierait sans doute d' « humanitaires » de nos jours, puisqu'il s'agissait de médicaments, de groupes électrogènes, de vélos et autres marchandises civiles. Mais un tel qualificatif aurait bien fait rire les militants, qui l'auraient rejeté sans appel car nous le voyions (j'en étais) comme un acte de solidarité militante avec le Vietnam résistant à l'invasion américaine. Quand, douze ans plus tard, un autre « Bateau pour le Vietnam » fut affrété pour recueillir les victimes du régime que nous défendions auparavant, l'affichage « humanitaire » s'imposa cette fois-ci comme une évidence. Ce n'était pourtant pas les victimes d'une calamité quelconque que ce bateau se proposait de secourir mais celles d'un régime particulier, le pouvoir communiste de Hanoï et c'est pourquoi un tel affichage était discutable. Bien d'autres boat people, en effet, ont risqué et risquent encore leurs vies, fuyant une vie de misère dans des embarcations de fortune, sans pour autant susciter de telles initiatives de sauvetage et ce sont aujourd'hui des trafiquants passibles de peines de prison qui assurent le passage tarifé des aspirants à une vie meilleure. Le « Bateau pour le Vietnam » était d'abord un symbole, une dénonciation de l'oppression totalitaire avant d'être une action humanitaire. Il n'y a là rien d'infamant mais la nuance mérite d'être soulignée, si l'on veut comprendre le caractère erratique et opportuniste de l'emploi de ce qualificatif.

Revenons à l'actualité de la « Flottille de la liberté » et à la bataille de mots qu'elle a déclenchée, en relevant au passage que l'intitulé « flottille humanitaire » vient de la presse et non des passagers de la flottille. Du côté israélien, on affirme qu'il n'y a pas de « crise humanitaire » à Gaza, que l'État hébreu y fait passer chaque semaine des centaines de « camions humanitaires », et que le chargement de la flottille pouvait être acheminé sans encombre via Israël ou l'Égypte comme le furent, par exemple, les secours envoyés à Haïti via Saint-Domingue à la suite du séisme. On en conclut que le refus des organisateurs d'en passer par ces conditions démontre le caractère « politique » (comprenez illégitime ou suspect) de leurs intentions. Du côté de la « flottille », on se présente comme des militants des droits de l'homme témoignant « des effets dévastateurs de la violence israélienne sur le peuple palestinien » et mobilisés pour « soutenir le droit de la Palestine à accueillir les internationaux comme visiteurs, observateurs humanitaires, travailleurs humanitaires, journalistes ou autres. » Les uns et les autres sont au moins d'accord sur deux points : le blocus est une réalité et l'aide extérieure est indispensable à la survie des Palestiniens de Gaza.

L'enjeu du conflit réside donc dans le caractère symbolique de la livraison de marchandises, destinée à médiatiser sous une forme spectaculaire le bouclage de ce territoire. De fait, passer par Israël pour atteindre Gaza n'est pas équivalent à passer par Saint-Domingue pour arriver à Haïti, le tremblement de terre de Port-au-Prince n'étant pas dû à une décision du pays voisin. L'arrivée directe par voie maritime était bien sûr l'enjeu même de ce convoi. Il n'y a pas de « crise humanitaire » en Palestine, si l'on suppose que cette formule étrange désigne une urgence vitale telle une famine, mais chacun sait que la stratégie de garrotage de la population gazaouite adoptée par les gouvernements israéliens depuis trois ans a des conséquences désastreuses. Notons également que ce n'est pas la nature des biens fournis qui permet de qualifier ou non d'humanitaire le contenu des camions israéliens, pas plus que celui des bateaux de la flottille, bien qu'un usage distrait de ce mot se soit imposé depuis les années 1980 pour qualifier toute donation dans un contexte de crise. On a vu plus haut qu'une assistance légitime et utile peut être inspirée par d'autres considérations qu'humanitaires.

Certains des manifestants maritimes sont animés par des considérations humanitaires, d'autres par une sympathie politique ou politico-religieuse, mais tous se rejoignent dans la dénonciation d'une politique d'État. Ce registre les propulse inévitablement dans le champ politique, comme bien d'autres avant eux à qui on ne l'a pas nécessairement reproché. L'usage des mots n'étant pas soumis à copyright, on est bien obligé d'accepter leurs emplois variés et parfois incohérents mais on n'est pas tenu de s'y soumettre. En l'occurrence, la question n'est pas de savoir si cette flottille est humanitaire ou politique mais quelle politique elle poursuit et il n'y a, sur ce point, aucune ambiguïté: « Réveiller la conscience internationale sur la fermeture de la Bande de Gaza », selon la formulation de Freegaza. Convenons que cette spectaculaire diplomatie non-étatique, humanitaire ou non, a réussi là où les diverses chancelleries ont à ce jour échoué.

Rony Brauman

dautresregards@free.fr

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2 avril 2010 Le retour des TCC ? La montagne honnête accouche d’une souris bancale.

Le rapport intitulé « Nouvelles approches de la prévention en santé publique ; L’apport des sciences comportementales, cognitives et des neurosciences » a été remis à Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à la Prospective et au Développement de l’Économie numérique, le 16 mars 2010

Le titre de ces travaux, coordonnés par Olivier Oullier et Sarah Sauneron laissaient craindre une analyse aussi contestable que le fameux rapport de l’INSERM sur le dépistage précoce des troubles de conduite, qui a eu le retentissement que l’on sait.

Heureusement, il n’en est rien, et il faut souligner l’honnêteté des chercheurs qui se sont mis à l’ouvrage dans leur relation des « avancées » que représenteraient ces techniques cognitives et comportementales. Ils concluent que, finalement, la réflexion sur ces techniques n’aurait permis que de jeter un coup de projecteur sur des faits constatés depuis longtemps. Mais il n’est peut-être pas inutile de décortiquer un peu ce rapport, au cas où des journalistes pressés n’en aurait une lecture trop superficielle.

 

Dans leur introduction, les auteurs pointent l’objectif : « Dépasser l’homme acteur rationnel » et citent Obama qui aurait créé le « concept de « nudge » qui désigne des stratégies comportementales simples mais efficaces, utilisées en politiques publiques pour améliorer la santé et le bien-être des individus. » Ou ailleurs : « C’est ce que Richard Thaler et Cass Sunstein qualifient de « nudge », que l’on pourrait traduire par l’action de « pousser du coude » pour amener quelqu’un à faire quelque chose… Et surtout de bons choix pour lui-même. »

Le décor est planté, l’acteur rationnel passé de mode laisse entendre que quelque chose de nouveau se profile, mais aussi la citation d’Obama, figure incontestée du progrès social valide dès le départ la démarche de « pousser du coude ».

 

De quelle prévention parle-t-on ?

Pour justifier une analyse économique défavorable à la prévention, les auteurs incluent toutes les prescriptions et tous les dépistages dans les coûts de la prévention, questionnant donc leur rapport coût efficacité. Ils ne parleront de comportements qu'en deuxième instance, et en se concentrant sur les grandes campagnes de masse d’information, considérées à juste titre comme faiblement efficaces et excluantes.

Aucune allusion n’est faite à la prévention de proximité, qu’elle soit sanitaire ou éducative !

 

Dans quel monde ?

L’intervention de Cary Cooper, du forum économique mondial donne bien le ton de la représentation qui préside à toute cette réflexion : celle d’un mécano mondial articulé de haut en bas, où le choix de l’individu se dissout dans une doxa non questionnable. D’abord l’éternel discours de consensus simulé : « coalition pour l’action, convergence public-privé, conviction du bien fondé de la lutte contre les maladies chroniques » Ensuite, les affirmations un peu péremptoires mais assez creuses : « Les mesures prises pour la prévention en santé publique ne peuvent se limiter à des actions au niveau individuel, d’autant plus lorsqu’elles concernent les maladies chroniques. Pour être efficaces, elles doivent faire le lien entre l’individu et la société à l’échelle nationale et internationale car aucun pays n’est épargné. » Puis une réaffirmation qu'il va y avoir du neuf : « Or les modèles économiques standard basés sur la rationalité des agents ont montré leurs limites dans ce type d’exercice. » Est-ce-à dire que les acteurs ont des velléités de faire leurs propres choix ? Ce qui ne semble pas au goût de tout le monde : « Par exemple, les sciences comportementales pourraient aider à favoriser l’élaboration de relations de confiance entre les employés, les dirigeants, et les institutions qui préconisent des changements. » (On se demande ce que serait devenu le vaccin contre la Grippe A avec de telles techniques)

Une conférence est programmée en septembre 2010 à Abou Dabi, pays qui coordonne l’élaboration d’un indice de santé et de bien-être, afin d'« inciter à un engagement plus fort en matière de santé et de bien être. ».

Même si elle n’est ici que parole verbale, cette vision mythique du pouvoir absolutiste d’organisation des corps est heureusement bien loin de la réalité des personnes faisant des choix auxquels nous sommes quotidiennement confrontés.

De quels acteurs parle-t-on ?

O. Oullier et ses collègues partent du constat très juste que l’économie dans ses modèles s’est fourvoyée en omettant la psychologie individuelle et font le constat que l’homo economicus rationnel et utilitaire n’existe pas. Cependant, au lieu de questionner le fondement même de l’économie, ils en définissent une nouvelle branche : « l’économie comportementale. »

Dans ce cadre, ils décrivent le concept de paternalisme libertaire lequel, malgré tout ce que le mot « libertaire » laisse entendre en termes d’autonomie de choix (charte éthique d’Ottawa et d’éducation pour la santé), reste bien paternaliste donc dirigiste et culpabilisante sous la bannière : « Orienter les choix des individus afin d’améliorer leur bien être ! »

Les exemples cités sont tous des petites manipulations plutôt gentillettes :

·         Afficher les statistiques de réutilisation des serviettes dans les salles de bain d’hôtel pour inciter les gens à faire comme les autres,

·         Mettre un autocollant d’une mouche au centre de l’urinoir pour éviter les projections (l'homme viserait la mouche),

·         Mesurer l’influence de la présence d’odeur de produits de nettoyage sur les comportements de maintien de la propreté,

·         Inciter financièrement au changement en restituant une somme d'argent prélevée au préalable aux personnes parvenant effectivement à moins manger ou à s’arrêter de fumer,

·         Inverser les obligations en notant la meilleure efficacité d’avoir à déclarer sa non volonté de prélèvement d’organes plutôt que devoir déclarer sa volonté,

·         Insérer une chips rouge à intervalle régulier dans le tube de chips pour en réduire la consommation...

Un peu décousu comme inventaire. Certes, nous avons parfois utilisé ces gestes ludiques en support d’éducation pour la santé mais on sait d’une part, qu’ils ne peuvent bouleverser les comportements et surtout que leur effet s’use dans le temps. Le rapport est lointain entre la décomposition de ces gestes simples et la complexité du rapport individuel à son alimentation, à son tabagisme.

De quel cerveau parle-t-on ?

O Oullier et Sarah Sauneron, dans le chapitre 4 décrivent avec précision les méthodes employées en imagerie médicale et en montrent très honnêtement les limites et les abus d’interprétation. Ils dénoncent le neuromarketing : « « jouer la carte des neurosciences » s’est avéré une stratégie payante car les sujets (y compris certains ayant une formation en neurosciences cognitives) étaient plus convaincus quand l’image du cerveau ou l’explication scientifique accompagnaient le propos ; un phénomène qualifié par certains de « neurophilie explicative » grâce à « l’aura du cerveau » ».

« Il convient donc de faire la différence entre le neuromarketing du secteur privé et ses promesses et les neurosciences du consommateur qui sont un champ scientifique académique rigoureux et prudent. Ce point n’est pas trivial. Il peut s’avérer nuisible pour la recherche académique si les neurosciences sont assimilées par l’opinion publique au seul neuromarketing, l’une de ses déclinaisons les plus médiatisées, promu souvent sans retenue par certains industriels. »

Plus loin, pourtant, ils n’emploient pas le conditionnel et affirment : « Tous ces arguments invitent à repenser les outils de communication traditionnels. Dans cette perspective, les neurosciences peuvent aujourd’hui aider à mieux comprendre le consommateur en offrant des données parfois moins subjectives que la verbalisation et permettant une nouvelle forme de quantification. » Et d’inventer le concept d’« émorationalité » pour traduire la combinaison des émotions et de la rationalité dans la production des décisions humaines (tout en disant en notule de bas de page que « rationalité » et « émotions » ne sont pas des concepts scientifiquement validés).

 

Dans les chapitres qui suivent, référence est faite à l’homo consomatus, l’homme qui consomme et auprès duquel se focalisent toutes les attentions des équipes, les débouchés industriels étant évidents, mais peu accessible à la prévention. Les recherches citées mesurent les degrés de lecture, de mémorisation qui auront un impact lorsque le consommateur sera confronté à la marque. Tout une partie, rédigée par la députée des Bouches du Rhône Valérie Boyer est consacrée à la critique des campagnes publicitaires, face à une industrie aux moyens considérables et recommande une véritable interdiction des publicités pour les aliments trop gras, trop salés, trop sucrés, en constatant que « l'autorégulation montre ici une nouvelle fois ses limites ». Les TCC sont absentes.

 

Le chapitre 10 sur l'obésité, en revanche, rédigé par Sarah Sauneron, Virginie Gimbert et O Oullier est plus explicite, consacrant une page entière sur les déterminants génétiques de l'obésité (tempérée là encore par une note de bas de page bien discrète: 4 »Prédisposition ne signifie pas causalité directe. Cela veut dire qu’un terrain génétique propice existe et que, de fait, la personne sera plus encline à devenir obèse à cause d’un environnement obésogène par exemple. Mais il se peut aussi qu’une personne ayant ces caractéristiques génétiques ne souffre pas d’obésité. ») Si discrète qu'on n'en remet pas en cause dans le corps du texte la plausibilité de cette cause génétique, donc individualisable dans le cerveau de l'obèse, donc a priori accessible aux neurosciences...

Néanmoins, concrètement, ils observent peu de réelles avancées puisque les sciences comportementales sont invoquées pour « révéler que les processus de décision de consommation ne satisfont pas les axiomes des théories économiques standard »!!! Ce qu'on savait depuis assez longtemps...

Les neurosciences le sont, elles, pour « illustre[r] comment la présentation avantageuse d’un aliment dans une publicité, modifie l’activité des zones du cerveau qui contribuent à la préparation de l’action motrice et à la sensation de plaisir lors de sa consommation » Ah bon? Présenter un aliment de façon avantageuse tend à plus le prendre et l’apprécier ?

On retrouve ces neurosciences à la fin du texte pour « Les expérimentations en neurosciences seraient là encore à même d’optimiser les impacts du dessin animé [sur les bonnes façons de se nourrir] en apportant à la fois les connaissances et les outils nécessaires à l’évaluation de divers éléments : l’image de l’attachement au héros, le nombre de messages importants à inclure par épisode, les moments opportuns pour le faire, etc », tous indicateurs parfaitement connus des marketeurs.

L'ensemble du reste du chapitre compile des idées intéressantes, nullement nouvelles (interdiction des publicités, éducation au décryptage, etc.) et bien éducatives.

Ouf, on respire, les TCC s'éloignent... Patatras, page suivante (127, déjà!!), on voit qu'il n'en est rien. Une professeure de marketing Hilke Plassmann, y détaille l'apport des neurosciences dans la lutte contre l'obésité. (Alors, ce n'est plus du neuromarketing fustigé auparavant ?)

Mais, encore une fois, ses conclusions sont bien limitées. Certes, ça brille bien dans deux zones lorsqu'on cherche à faire prendre à des volontaires, la tête dans une IRM, la décision d’acheter des aliments au juste prix mais « Autrement dit, en utilisant des stratégies de régulation des émotions, on peut apprendre aux gens à contrôler leur réponse cérébrale aux aliments quand ils doivent faire des choix, et donc faire en sorte de modifier leur comportement » Quelle nouveauté ?

 

Des études sur le tabac

Financées par les organismes de lutte contre le tabac, ces études montrent que les codes graphiques des marques ont autant de potentialités évocatrices que les marques elles-mêmes, en stimulant le noyau accumbens, et les auteurs y puisent la justification de l’interdiction de la publicité( !). De même de très longs développements sont faits pour questionner la pertinence ou non des images chocs sur les paquets de cigarettes. Jusqu’à la stimulation du noyau accumbens (encore !) qui aurait, dans le cadre de traitement d’autres pathologies, démontré son efficacité dans le sevrage tabagique.

Là encore, on revient à une relation manichéenne entre la personne et la tabac : fume ou pas, alors que les étapes de Prochaska ont bien montré la complexité de cette relation, et ce contrairement à l’affirmation des auteurs que « Les travaux expérimentaux en neurosciences nous fournissent un ensemble de données que les méthodes traditionnelles d’analyse du comportement du consommateur n’ont pu apporter. »

 

Sur les produits toxiques

Le chapitre 8, consacré aux ingestions accidentelles de toxiques du fait de logiques mercatiques qui orientent leur packaging dans des imitations de produits alimentaires, aborde la neuro imagerie pour vérifier que les centres gustatifs s'allument effectivement à leur vue, et que les stimuli olfactifs permettent d'accroître l'attractivité de produits. Si la recherche multisensorielle (des bouteilles gravées alerteraient tactilement du danger...) semble intéressante, l'apport des neurosciences là encore est nul.

 

A quoi cela correspond-t-il ?

Contrairement à l'acte d'achat, les comportements dits « de santé » sont des comportements largement anti-consommation : ne pas manger trop, ne pas acheter de cigarettes, ne pas prendre le taxi, mais marcher, etc., qui ne partagent pas forcément les aires et modalités d’attention et de mémorisation marketing. La recherche marketing ne peut donc être entièrement transposable.

En outre, les auteurs eux-mêmes dans leur conclusion soulignent que « qu’il s’agisse d’habitudes alimentaires comme de comportements à risque, les différences culturelles sont manifestes. » Et, comme on n'a pas pu mettre en évidence de brillance culturelle, le cerveau ne peut donc pas se réduire à une succession de flashes en IRM.

 

O. Oullier et al posent la vraie question : « Enfin se posent les questionnements éthiques en lien avec le paternalisme libertaire. A-t-on le droit d’orienter le comportement des citoyens ? Il faut rester vigilant à ce que les volontés d’inciter pour le bien de chacun ne se transforment pas en désirs de contrainte. Tant que le citoyen restera l’architecte de son choix, on peut penser que oui. Autrement dit, tant qu’il sera informé de la méthode et qu’il aura la possibilité de choisir une voie qui n’est pas celle vers laquelle l’oriente le nudge, cette politique pourra être légitimement appliquée. »

Sauf qu’un tel dispositif, s’il s’avère efficace à long terme –ce dont heureusement on peut fortement douter- porte en lui les germes de son autoreproduction dont aucun pouvoir en place ne pourrait se priver, quel que soit son parti-pris démocrate. Le pouvoir sera donc pris par les communicants TCC, ce qu’admettent Oullier et ses collègues en écrivant, sous l'ironie, que « les sciences comportementales ont une première tâche à remplir : trouver les nudges qui convaincront les administrations de les considérer en politiques publiques »

La conclusion des auteurs est donc particulièrement prudente et lucide sur les limites des progrès apportés par ces nouvelles sciences, et, si on peut douter de leur affirmation qu'elles « constitueront un enrichissement épistémologique considérable », surtout on ne peut pas leur faire le crédit « d'attirer l'attention sur des hypothèses autrement négligées ». En effet, les auteurs, très honnêtement décrivent l'impérieuse nécessité d'inclure cette réflexion sur le cerveau dans un environnement social et culturel, et d'engager ne réflexion éthique approfondie.

Laissons leur le dernier mot:

« En outre, souvent est avancé l’argument que les données issues de ces disciplines ne font que confirmer l’évidence. Le bon sens suffit… en théorie. Mais alors posons-nous cette question : s’il était connu que certaines mesures ici suggérées étaient à la fois accessibles et optimales, pourquoi ne pas les avoir appliquées avant ? Peut-être parce que les sciences économiques ont régné de façon hégémonique, et souvent malgré elles, sur un secteur qui certes les concerne mais touche avant tout l’humain dans toute sa complexité. »

Les acteurs des diverses structures d’éducation pour la santé de proximité, depuis longtemps armés méthodologiquement et conceptuellement sur ce champ, depuis longtemps en bute à une totale surdité des administrations quantitativistes, apprécieront qu’en ce haut lieu stratégique, leur pensée soit ainsi enfin reconnue.

Étonnante honnêteté de ce rapport de recherche qui conclut, certes indirectement, sur la faible pertinence concrète du champ qu’il voulait étudier, et sur la nécessité de reconsidérer l'humaine condition.

 

Cette démarche au demeurant n'est pas isolée car des travaux similaires (mais en séminaires fermés) portaient sur le droit et la crise financière. N'étant ni juriste, ni financier, je me garderais de toute analyse, sauf à constater que la même modélisation mathématique voudrait expliquer globalement les agissements humains. A tout prendre, accepteriez vous de monter dans un avion dont toutes les pièces et l'assemblage auraient juste été calculées sur le même modèle de base et n'auraient aucunement été testées dans le monde réel ?

 

Et cette chasse effrénée à l'humain que fait la technoscience dans le réel, me fait penser à ce nouveau « Grand Système » que Balandier pressentait en 2001 dans son ouvrage éponyme, dont « le risque suprême [..] est celui de la régression barbare du vivre, dans un monde pourtant suréquipé ».

 

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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28 mars 2010 On a reçu, on a revu : séjour interculturel !

Un de nos contacts d'Amérique nous a transmis une proposition de « séjour interculturel » dans un pays d'Amérique Latine montagneux. Un peu estomaqués par le contenu de cette proposition, nous avons décidé de vous en livrer un pastiche, en vous invitant à une plongée dans la culture profonde bas-normande.

Pour télécharger le pastiche, cliquer ici

 

Merci de nous faire part de vos commentaires et éventuellement souhaits de concrétisation!

 

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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6 mars 2010 :Travail de terrain et façons de voir

Croisée au hasard du feuilletage d’annales de concours d’entrée en Institut de Formation aux Soins Infirmiers cette question :

Extrait de « Concours d'entrée en IFSI, Culture Générale », Lamarre 1999, épreuve d'admissibilité du 27/10/1998.

 

Cette façon de voir l’Autre rappelle les stéréotypes brésiliens décrits dans le livre « Familles et institutions : cultures, identités, imaginaires » du jeu à proposition pédagogique au Musée des Arts et Traditions Populaires de Belo Horizonte, dont le muséographe fut le français Pierre Catel, au demeurant probablement totalement étranger à ce jeu et décrit plus haut.

Mais dans le cas présent, le pire est que le candidat joue sa carrière d'infirmier en faisant une réponse à chacune des 4 situations, sous peine de nullité ! Pas d'autre choix entre « immigré » « étranger » ou « intégré » dont on sent bien la progression sur l'échelle des valeurs des correcteurs.

Comment ne pas comprendre à cette lecture le trouble ressenti par ces professionnels lorsque, lâchés dans une nature médicale hostile, ils seront face à l’altérité terrassée par la maladie ? De tels stéréotypes érigés au statut de « culture générale » indispensable pour pouvoir être admis en école d’infirmière en disent long sur le formatage, et l’absence de réflexion qui préside à cette thématique. Comment aussi s’étonner que les formations proposées sur ce thème fasse le vide, et soient annulées. Au-delà de la formation que nous proposions et que nous avons du annuler après l’avoir décalée, le forum de sécurité urbaine a dû en faire de même. Les seules formations trouvant leur public dans ce champ se situent au croisement de la psychiatrie et de l’altérité, très intéressantes mais fragmentaires, comme si le « fait de l’Autre » ne trouvait à se penser que dans le cadre de la pathologie mentale.

Comment ne pas comprendre que dans les quartiers dont la proportion de minorités visibles est faible, en particulier en régions, les acteurs en nient toute la spécificité, reléguant leurs réflexions à des discours archaïques sur l’intégration des personnes, les difficultés linguistiques ou, dans le meilleur des cas, la diversité culinaire.

Tant que les disciplines resteront cantonnées à leur technicité et n’apporteront pas de réflexion transversale sur ce que représente l’interface avec un public, en particulier exotique mais pas seulement, tant que la démarche qualité se résumera à l’application de protocoles standardisés et la distribution de questionnaires de satisfaction, le travail de proximité, social, sanitaire, éducatif, judiciaire, ne pourra comprendre les enjeux humains qui se nouent dans leurs relations avec l’Autre. Et l’acteur de terrain, involontairement, inconsciemment entretiendra la véracité de ces stéréotypes, en les projetant sur une réalité qui en sera elle-même façonnée. Plaidons (ou bien est-ce trop tard et devrions nous plutôt prier oui mais qui ?) pour que les formations initiales des uns et des autres finissent par prendre cette altérité en compte.

 

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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1er février 2010 : Identité biologique et génétique : Tout se complique !

Au détour de la lecture de « Pour la Science » de février 2010, surgit une notion bien étonnante. On savait que les chromosomes n'étaient pas les seuls à transmettre les caractères des parents et que les mitochondries (petits organites de la cellule qui sont dans le cytoplasme, c'est-à-dire hors du noyau) jouaient un rôle important. Ainsi, une expérience de transfert d'un noyau de cellule de carpe dans un oeuf énucléé de poisson rouge a montré que l'embryon qui se développait suivait le modèle de développement du poisson rouge, donc indépendant des chromosomes de carpe. Du coup, les mitochondries (et peut-être d'autres composants du cytoplasme) prennent une nouvelle importance, qui n'a rien à voir avec le génome porté par les chromosomes et actuellement décrypté. De plus, cette transmission vient exclusivement de l'ovule, donc de la mère, même si lors de la fécondation, quelques organites du spermatozoïde peuvent sans doute pénétrer avec les chromosomes du père.

A cette transmission cytoplasmique s'ajoute une troisième source de transmission : les échanges de cellules entre la mère et le foetus, entre la maman allaitante et le nourrisson tétant, voire peut-être entre deux amants. Le sacro saint dogme que toutes les cellules de l'individu provenaient d'un unique oeuf, rejetant impitoyablement toutes les autres cellules est donc tombé. On trouve des cellules de la mère dans les tissus de ses enfants, on trouve des cellules des enfants dans les tissus de la mère et, si certains effets peuvent être nocifs, d'autres sont bénéfiques, par exemple en permettant la restauration de tissus abîmés.

Médicalement, ces microchimèrismes offrent des possibilités intéressantes, mais anthropologiquement la question est de taille, si le moi biologique n'est plus l'individu dans sa pure singularité qu'on projetait auparavant, si je puis être constitué de morceaux de ma mère, voire de ma grand mère maternelle morceaux strictement identiques à ce qu'elles sont ou furent, sans être passé par la moulinette de la fécondation qui redistribue les cartes à chaque génération, la notion de totale singularité de l'individu est un peu bousculée.

Outre que la vogue de chercher l'alpha et l'omega dans le nouveau dieu ADN prend un sacré coup de vieux, on croise les idées de composite métissage, de patchwork intériorisant le manteau d'arlequin du « Tiers Instruit » de Michel Serres, mais aussi de tolérance de cellules étrangères, de compromis biologique entre du soi et de l'autre.

Et lorsque les auteurs de l'article mentionnent les recherches actuelles visant à savoir si ces cellules maternelles ou filiales peuvent passer dans le cerveau et donc influencer le développement de la pensée, Freud doit se retourner dans sa tombe!

 

Stéphane Tessier

dautresregards@free.fr

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(Pannemaker Tapisserie 1554 Alcàzar de Séville)